Friday, March 9, 2012

L'Abbesse de Castro by Stendhal (Marie-Henri Beyle) - Full Text

Le mlodrame nous a montr si souvent les brigands italiens du seizime sicle, et tant de gens en ont parl sans les connatre, que nous en avons maintenant les ides les plus fausses. On peut dire en gnral que ces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui, en Italie, succdrent aux rpubliques du Moyen Age. Le nouveau tyran fut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la dfunte rpublique et, pour sduire le bas peuple, il ornait la ville d'glises magnifiques et de beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi de Faenza, les Riario d'Imola, les Cane de Vrone, les Bentivoglio de Bologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et les plus hypocrites de tous, les Mdicis de Florence. Parmi les historiens de ces petits Etats, aucun n'a os raconter les empoisonnements et assassinats sans nombre ordonns par la peur qui tourmentait ces petits tyrans; ces graves historiens taient
 leur solde. Considrez que chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des rpublicains dont il savait tre excr (le grand-duc de Toscane, Cme, par exemple, connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans prirent par l'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les mfiances ternelles qui donnrent tant d'esprit et de courage aux Italiens du seizime sicle, et tant de gnie

 leurs artistes. Vous verrez ces passions profondes empcher la naissance de ce prjug assez ridicule qu'on appelait l'honneur, du temps de madame de Svign, et qui consiste surtout
 sacrifier sa vie pour servir le matre dont on est n le sujet et pour plaire aux dames. Au seizime sicle, l'activit d'un homme et son mrite rel ne pouvaient se montrer en France et conqurir l'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans les duels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace, elles devinrent les juges suprmes du mrite d'un homme. Alors naquit l'esprit de galanterie, qui prpara l'anantissement successif de toutes les passions et mme de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nous obissons tous: la vanit. Les rois protgrent la vanit et avec grande raison: de l
 l'empire des rubans.

En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mrite, par les grands coups - d'pe comme par les dcouvertes dans les anciens manuscrits: voyez Ptrarque, l'idole de son temps; et une femme du seizime sicle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'elle n'et aim un homme clbre par la bravoure militaire. Alors on vit des passions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voil
 la grande diffrence entre l'Italie et la France, voil
 pourquoi l'Italie a vu natre les Raphal, les Giorgione, les Titien, les Corrge, tandis que la France produisait tous ces braves capitaines du seizime sicle, si inconnus aujourd'hui et dont chacun avait tu un si grand nombre d'ennemis.

Je demande pardon pour ces rudes vrits. Quoi qu'il en soit, les vengeances atroces et ncessaires des petits tyrans italiens du Moyen Age concilirent aux brigands le coeur des peuples. On hassait les brigands quand ils volaient des chevaux, du bl, de l'argent, en un mot, tout ce qui leur tait ncessaire pour vivre; mais au fond le coeur des peuples tait pour eux; et les filles du village prfraient
 tous les autres le jeune garon qui, une fois dans la vie, avait t forc d'andar' alla machina, c'est-
-dire de fuir dans les bois et de prendre refuge auprs des brigands
 la suite de quelque action trop imprudente.

De nos jours encore tout le monde assurment redoute la rencontre des brigands; mais subissent-ils des chtiments, chacun les plaint. C'est que ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les crits publis sous la censure de ses matres, fait sa lecture habituelle de petits pomes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renomms. Ce qu'il trouve d'hroque dans ces histoires ravit la fibre artiste qui vit toujours dans les basses classes, et, d'ailleurs, il est tellement las des louanges officielles donnes
 certaines gens, que tout ce qui n'est pas officiel en ce genre va droit
 son coeur. Il faut savoir que le bas peuple, en Italie, souffre de certaines choses que le voyageur n'apercevrait jamais, vct-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y a quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n'et supprim les brigands*, il n'tait pas rare de voir certains de leurs exploits punir les iniquits des gouverneurs de petites villes. Ces gouverneurs, magistrats absolus dont la paye ne s'lve pas
 plus de vingt cus par mois, sont naturellement aux ordres de la famille la plus considrable du pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les brigands ne russissaient pas toujours
 punir ces petits gouverneurs despotes, du moins ils se moquaient d'eux et les bravaient, ce qui n'est pas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique le console de tous ses maux, et jamais il n'oublia une offense. Voil
 une autre des diffrences capitales entre l'Italien et le Franais.
* Gasparone, le dernier brigand, traita avec le gouvernement en 1826; il est enferm dans la citadelle de Civita-Vecchia avec trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets des Apennins, o il s'tait rfugi, qui l'obligea
 traiter. C'est un homme d'esprit, d'une figure assez revenante.

Au seizime sicle, le gouverneur d'un bourg avait-il condamn
 mort un pauvre habitant en butte
 la haine de la famille prpondrante, souvent on voyait les brigands attaquer la prison et essayer de dlivrer l'opprim. De son ct, la famille puissante, ne se fiant pas trop aux huit ou dix soldats du gouvernement chargs de garder la prison, levait
 ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelait des bravi, bivaquaient dans les alentours de la prison, et se chargeaient d'escorter jusqu'au lieu du supplice le pauvre diable dont la mort avait t achete. Si cette famille puissante comptait un jeune homme dans son sein, il se mettait
 la tte de ces soldats improviss.

Cet tat de la civilisation fait gmir la morale, j'en conviens; de nos jours on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas; mais ces usages du seizime sicle taient merveilleusement propres
 crer des hommes dignes de ce nom.

Beaucoup d'historiens, lous encore aujourd'hui par la littrature routinire des acadmies, ont cherch
 dissimuler cet tat de choses, qui, vers 1550, forma de si grands caractres. De leur temps, leurs prudents mensonges furent rcompenss par tous les honneurs dont pouvaient disposer les Mdicis de Florence, les d'Este de Ferrare, les vice-rois de Naples, et Un pauvre historien, nomm Giannone, a voulu soulever un coin du voile; mais, comme il n'a os dire qu'une trs petite partie de la vrit, et encore en employant des formes dubitatives et obscures, il est rest fort ennuyeux, ce qui ne l'a pas empch de mourir en prison
 quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.

La premire chose
 faire, lorsque l'on veut connatre l'histoire d'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs gnralement approuvs; nulle part on n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle part, il ne fut mieux pay*.
* Paul Jove, vque de Cme, l'Artin et cent autres moins amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauvs de l'infamie, Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges. Guichardin se vendit
 Cme Ier, qui se moqua de lui. De nos jours, Colletta et Pignotti ont dit la vrit, ce dernier avec la peur constante d'tre destitu, quoique ne voulant tre imprim qu'aprs sa mort.

Les premires histoires qu'on ait crites en Italie, aprs la grande barbarie du neuvime sicle, font dj
 mention des brigands, et en parlent comme s'ils eussent exist de temps immmorial. (Voyez le recueil de Muratori l.) Lorsque, par malheur pour la flicit publique, pour la justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les rpubliques du Moyen Age furent opprimes, les rpublicains les plus nergiques, ceux qui aimaient la libert plus que la majorit de leurs concitoyens, se rfugirent dans les bois. Naturellement le peuple vex par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les Mdicis, et, aimait et respectait leurs ennemis. Les cruauts des petits tyrans qui succdrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les cruauts de Cme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner les rpublicains rfugis jusque dans Venise, jusque dans Paris, envoyrent des recrues
 ces brigands. Pour ne parler que des temps voisins de ceux o vcut notre hrone, vers l'an 1550, Alphonse Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigrent avec succs des bandes armes qui, dans les environs d'Albano, bravaient les soldats du pape alors fort braves. La ligne d'opration de ces fameux chefs que le peuple admire encore s'tendait depuis le P et les marais de Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vsuve. La fort de la Faggiola, si clbre par leurs exploits, situe
 cinq lieues de Rome, sur la route de Naples, tait le quartier gnral de Sciarra, qui, sous le pontificat de Grgoire XIII, runit quelquefois plusieurs milliers de soldats. L'histoire dtaille de cet illustre brigand serait incroyable aux yeux de la gnration prsente, en ce sens que jamais on ne voudrait comprendre les motifs de ses actes. Il ne fut vaincu qu'en 1592. Lorsqu'il vit ses affaires dans un tat dsespr, il traita avec la rpublique de Venise et passa
 son service avec ses soldats les plus dvous ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les rclamations du gouvernement romain, Venise, qui avait sign un trait avec Sciarra, le fit assassiner, et envoya ses braves soldats dfendre l'le de Candie contre les Turcs. Mais la sagesse vnitienne savait bien qu'une peste meurtrire rgnait
 Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats que Sciarra avait amens au service de la rpublique furent rduits
 soixante-sept.

Cette fort de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un ancien volcan, fut le dernier thtre des exploits de Marco Sciarra. Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique de cette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour la tragdie. Elle couronne de sa noire verdure les sommets du mont Albano.

C'est
 une certaine irruption volcanique antrieure de bien des sicles
 la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne. A une poque qui a prcd toutes les histoires, elle surgit au milieu de la vaste plaine qui s'tendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte Cavi, qui s'lve entour par les sombres ombrages de la Faggiola, en est le point culminant; on l'aperoit de partout, de Terracine et d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d'Albano, maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de Rome si clbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs a remplac, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Frtrien, o les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens d'une sorte de fdration religieuse. Protg par l'ombrage de chtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux blocs normes que prsentent les ruines du temple de Jupiter; mais sous ces ombrages sombres, si dlicieux dans ce climat, mme aujourd'hui, le voyageur regarde avec inquitude au fond de la fort; il a peur des brigands. Arriv au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans les ruines du temple pour prparer les aliments. De ce point, qui domine toute la campagne de Rome, on aperoit, au couchant, la mer, qui semble
 deux pas, quoique
 trois ou quatre lieues; on distingue les moindres bateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent
 Naples sur le bateau
 vapeur. De tous les autres cts, la vue s'tend sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin, au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres grands difices de Rome. Le Monte Cavi n'tant pas trop lev, l'oeil distingue les moindres dtails de ce pays sublime qui pourrait se passer d'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque pan de mur en ruine, aperu dans la plaine ou sur les pentes de la montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme et la bravoure que raconte Tite-Live.

Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs normes, restes du temple de Jupiter Fretrien, et qui servent de mur au jardin des moines noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiers rois de Rome. Elle est pave de pierres tailles fort rgulirement; et, au milieu de la fort de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.

Au bord du cratre teint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est devenu le joli lac d'Albano de cinq six milles de tour, si profondment encaiss dans le rocher de lave, tait situe Albe, la mre de Rome, et que la politique romaine dtruisit ds le temps des premiers rois. Toutefois ses ruines existent encore. Quelques sicles plus tard, un quart de lieue d'Albe, sur le versant de la montagne qui regarde la mer, s'est leve Albano, la ville moderne; mais elle est spare du lac par un rideau de rochers qui cachent le lac la ville et la ville au lac. Lorsqu'on l'aperoit de la plaine, ses difices blancs se dtachent sur la verdure noire et profonde de la fort si chre aux brigands et si souvent nomme, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.

Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait pas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de la noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter les malheurs.

Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et l'autre de Florence. A mon grand pril, j'ai os reproduire leur style, qui est presque celui de nos vieilles lgendes. Le style si fin et si mesur de l'poque actuelle et t, ce me semble, trop peu d'accord avec les actions racontes et surtout avec les rflexions des auteurs. Ils crivaient vers l'an 1598. Je sollicite l'indulgence du lecteur et pour eux et pour moi.

II

Aprs avoir crit tant d'histoires tragiques, dit l'auteur du manuscrit florentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine
 raconter. Je vais parler de cette fameuse abbesse du couvent de la Visitation
 Castro, Hlne de Campireali, dont le procs et la mort donnrent tant
 parler
 la haute socit de Rome et de l'Italie. Dj
, vers 1555, les brigands rgnaient dans les environs de Rome, les magistrats taient vendus aux familles puissantes. En l'anne 1572, qui fut celle du procs, Grgoire XIII, Buoncompagni, monta sur le trne de saint Pierre. Ce saint pontife runissait toutes les vertus apostoliques; mais on a pu reprocher quelque faiblesse
 son gouvernement civil; il ne sut ni choisir des juges honntes, ni rprimer les brigands; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. Il lui semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait 'sur lui une responsabilit terrible. Le rsultat de cette manire de voir fut de peupler d'un nombre presque infini de brigands les routes qui conduisent
 la ville ternelle. Pour voyager avec quelque sret, il fallait tre ami des brigands. La fort de la Faggiola,
 cheval sur la route de Naples par Albano, tait depuis longtemps le quartier gnral d'un gouvernement ennemi de celui de Sa Saintet, et plusieurs fois Rome fut oblige de traiter, comme de puissance
 puissance, avec Marco Sciarra, l'un des rois de la fort. Ce qui faisait la force de ces brigands, c'est qu'ils taient aims des paysans leurs voisins.

"Cette jolie ville d'Albano', si voisine du quartier gnral des brigands, vit natre, en 1542, Hlne de Campireali. Son pre passait pour le patricien le plus riche du pays, et, en cette qualit. il avait pous Victoire Carafa, qui possdait de grandes terres dans le royaume de Naples. Je pourrais citer quelques vieillards qui vivent encore, et ont fort bien connu Victoire Carafa et sa fille. Victoire fut un modle de prudence et d'esprit: mais, malgr tout son gnie, elle ne put prvenir la ruine de sa famille Chose singulire! les malheurs affreux qui vont former le triste sujet de mon rcit ne peuvent, ce me semble, tre attribus, en particulier,
 aucun des acteurs que je vais prsenter au lecteur: je vois des malheureux, mais, en vrit, je ne puis trouver des coupables. L'extrme beaut et l'me si tendre de la jeune Hlne taient deux grands prils pour elle, et font l'excuse de Jules Branciforte, son amant, tout comme le manque absolu d'esprit de monsignor Cittadini, vque de Castro, peut aussi l'excuser jusqu'
 un certain point. Il avait d son avancement rapide dans la carrire des honneurs ecclsiastiques
 l'honntet de sa conduite, et surtout
 la mine la plus noble et
 la figure la plus rgulirement belle que l'on pt rencontrer. Je trouve crit de lui qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer.

"Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saint moine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait t surpris, dans sa cellule, lev
 plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul, sans que rien autre que la grce divine pt le soutenir dans cette position extraordinaire*, avait prdit au seigneur de Campireali que sa famille s'teindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants, qui tous deux Priraient de mort violente. Ce fut
 cause de cette prdiction qu'il ne put trouver
 se marier dans le pays et qu'il alla chercher fortune
 Naples, o il eut le bonheur de trouver de grands biens et une femme capable, par son gnie de changer sa mauvaise destine, si toutefois une telle chose et t possible. Ce seigneur de Campireali passait pour fort honnte homme et faisait de grandes charits; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu
 peu il se retira du sjour de Rome, et finit par passer presque toute l'anne dans son palais d'Albano. Il s'adonnait
 la culture de ses terres situes dans cette plaine si riche qui s'tend entre l
 ville et la mer. Par les conseils de sa femme, il fit donner l'ducation la plus magnifique
 son fils Fabio, jeune homme trs fier de sa naissance, et
 sa fille Hlne, qui fut un miracle de beaut, ainsi qu'on peut le voir encore par son portrait, qui existe dans la collection Farnse. Depuis que j'ai commenc
 crire son histoire, je suis all au palais Farnse pour considrer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donne
 cette femme, dont la fatale destine fit tant de bruit de son temps, et occupe mme encore la mmoire des hommes. La forme de la tte est un ovale allong, le front est trs grand, les cheveux sont d'un blond fonc. L'air de sa physionomie est plutt gai; elle avait de grands yeux d'une expression profonde, et des sourcils chtains formant un arc parfaitement dessin. Les lvres sont fort minces, et l'on dirait que les contours de la bouche ont t dessins par le fameux peintre Corrge. Considre au milieu des portraits qui l'entourent
 la galerie Farnse, elle a l'air d'une reine. Il est bien rare que l'air gai soit joint
 la majest.
* Encore aujourd'hui, cette position singulire est regarde, par le peuple de la campagne de Rome, comme un signe certain de saintet. Vers l'an 1826, un moine d'Albano fut aperu plusieurs fois soulev de terre par la grce divine. On lui attribua de nombreux miracles; on accourait de vingt lieues
 la ronde pour recevoir sa bndiction; des femmes, appartenant aux premires classes de la socit, l'avaient vu se tenant dans sa cellule,
 trois pieds de terre. Tout
 coup, il disparut.

"Aprs avoir pass huit annes entires, comme pensionnaire au couvent de la Visitation de la ville de Castro, maintenant dtruite, o l'on envoyait, dans ce temps-l , les filles de la plupart des princes romains, Hlne revint dans sa patrie, mais ne quitta point le couvent sans faire offrande d'un calice magnifique au grand autel de l'glise. A peine de retour dans Albano, son pre fit venir de Rome moyennant une pension considrable, le clbre pote Cechino, alors fort g; il orna la mmoire d'Hlne des plus beaux vers du divin Virgile, de Ptrarque, de l'Arioste et du Dante, ses fameux lves."

Ici le traducteur est oblig de passer une longue dissertation sur les diverses parts de gloire que le seizime sicle faisait
 ces grands potes. Il paratrait qu'Hlne savait le latin. Les vers qu'on lui faisait apprendre parlaient d'amour, et d'un amour qui nous semblerait bien ridicule, si nous le rencontrions en 1839; je veux dire l'amour passionn qui se nourrit de grands sacrifices, ne peut subsister qu'environn de mystre, et se trouve toujours voisin des plus affreux malheurs.

Tel tait l'amour que sut inspirer
 Hlne,
 peine ge de dix-sept ans, Jules Branciforte. C'tait un de ses voisins, fort pauvre; il habitait une chtive maison btie dans la montagne,
 un quart de lieue de la ville, au milieu des ruines d'Albe et sur les bords du prcipice de cent cinquante pieds, tapiss de verdure, qui entoure le lac. Cette maison, qui touchait aux sombres et magnifiques ombrages de la fort de la Faggiola, a depuis t dmolie, lorsqu'on a bti le couvent de Palazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour lui que son air vif et leste, et l'insouciance non joue avec laquelle il supportait sa mauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa faveur, c'est que sa figure tait expressive sans tre belle. Mais il passait pour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonna et parmi ses bravi, dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgr sa pauvret, malgr l'absence de beaut, il n'en possdait pas moins, aux yeux de toutes les jeunes filles d'Albano, le coeur qu'il et t le plus flatteur de conqurir. Bien accueilli partout, Jules Branciforte n'avait eu que des amours faciles, jusqu'au moment o Hlne revint du couvent de Castro."Lorsque, peu aprs, le grand pote Cechino se transporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner les belles lettres
 cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa une pice de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de si beaux yeux s'attacher sur les siens, et une me si pure tre parfaitement heureuse quand il daignait approuver ses penses. La jalousie et le dpit des jeunes filles auxquelles Jules faisait attention avant le retour d'Hlne rendirent bientt inutiles toutes les prcautions qu'il employait pour cacher une passion naissante, et j'avouerai que cet amour entre un jeune homme de vingt-deux ans et une fille de dix-sept fut conduit d'abord d'une faon que la prudence ne saurait approuver. Trois mois ne s'taient pas couls lorsque le seigneur de Campireali s'aperut que Jules Branciforte passait trop souvent sous les fentres de son palais (que l'on voit encore vers le milieu de la grande rue qui monte vers le lac)."

La franchise et la rudesse, suites naturelles de la libert que souffrent les rpubliques, et l'habitude des passions franches, non encore rprimes par les moeurs de la monarchie, se montrent
 dcouvert dans la premire dmarche du seigneur de Campireali. Le jour mme o il fut choqu des frquentes apparitions du jeune Branciforte, il l'apostropha en ces termes:

- Comment oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, et lancer des regards impertinents sur les fentres de ma fille, toi qui n'as pas mme d'habits pour te couvrir? Si je ne craignais que ma dmarche ne ft mal interprte des voisins, je te donnerais trois sequins d'or et tu irais
 Rome acheter une tunique plus convenable. Au moins ma vue et celle de ma fille ne seraient plus si souvent offenses par l'aspect de tes haillons.

Le pre d'Hlne exagrait sans doute: les habits du jeune Branciforte n'taient point des haillons, ils taient faits avec des matriaux fort simples; mais, quoique fort propres et souvent brosss, il faut avouer que leur aspect annonait un long usage. Jules eut l'me si profondment navre par les reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plus de Jour devant sa maison.

Comme nous l'avons dit, les deux arcades, dbris d'un aqueduc antique, qui servaient de murs principaux
 la maison btie par le pre de Branciforte, et par lui laisse
 son fils, n'taient qu'
 cinq ou six cents pas d'Albano. Pour descendre de ce lieu lev
 la ville moderne, Jules tait oblig de passer devant le palais Campireali; Hlne remarqua bientt l'absence de ce jeune homme singulier, qui, au dire de ses amies, avait abandonn toute autre relation pour se consacrer en entier au bonheur qu'il semblait trouver
 la regarder.

Un soir d't, vers minuit, la fentre d'Hlne tait ouverte, la jeune fille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la colline d'Albano, quoique cette ville soit spare de la mer par une plaine de trois lieues. La nuit tait sombre le silence profond; on et entendu tomber une feuille. Hlne, appuye sur sa fentre, pensait peut-tre
 Jules, lorsqu'elle entrevit quelque chose comme l'aile silencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre sa fentre. Elle se retira effraye. L'ide ne lui vint point que cet objet pt tre prsent par quelque passant: le second tage du palais o se trouvait sa fentre tait
 plus de cinquante pieds de terre. Tout
 coup, elle crut reconnatre un bouquet dans cette chose singulire qui, au milieu d'un profond silence, passait et repassait devant la fentre sur laquelle elle tait appuye; son coeur battit avec violence. Ce bouquet lui sembla fix
 l'extrmit de deux ou trois de ces cannes, espce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dans la campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt
 trente pieds. La faiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avait quelque difficult
 maintenir son bouquet exactement vis-
-vis la fentre o il supposait qu'Hlne pouvait se trouver, et d'ailleurs, la nuit tait tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rien apercevoir
 une telle hauteur. Immobile devant sa fentre, Hlne tait profondment agite. Prendre ce bouquet, n'tait-ce pas un aveu? Elle n'prouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure de ce genre ferait natre, de nos jours, chez une jeune fille de la haute socit, prpare
 la vie par une belle ducation. Comme son pre et son frre Fabio taient dans la maison sa premire pense fut que le moindre bruit serait suivi d'un coup d'arquebuse dirig sur Jules, elle eut piti du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pense fut que, quoiqu'elle le connt encore bien peu, il tait pourtant l'tre au monde qu'elle aimait le mieux aprs sa famille. Enfin, aprs quelques minutes d'hsitation, elle prit le bouquet et, en touchant les fleurs dans l'obscurit profonde, elle sentit qu'un billet tait attach
 la tige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billet
 la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone."Imprudente! se dit-elle lorsque les premires lignes l'eurent fait rougir de bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famille perscutera
 jamais ce pauvre jeune homme."Elle revint dans sa chambre et alluma sa lampe. Ce moment fut dlicieux pour Jules, qui honteux de sa dmarche et comme pour se cacher mme dans la profonde nuit, s'tait coll au tronc norme d'un de ces chnes verts aux formes bizarres qui existent encore aujourd'hui vis-
-vis le palais Campireali.

Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicit la rprimande humiliante qui lui avait t adresse par le pre d'Hlne."Je suis pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figureriez difficilement tout l'excs de ma pauvret. Je n'ai que ma maison que vous avez peut-tre remarque sous les ruines de l'aqueduc d'Albe; autour de la maison se trouve un jardin que je cultive moi-mme, et dont les herbes me nourrissent. Je possde encore une vigne qui est afferme trente cus par an. Je ne sais, en vrit, pourquoi je vous aime; certainement je ne puis vous proposer de venir partager ma misre. Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pour moi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pour vous. Et cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'tait point infortune: au contraire, elle tait remplie des rveries les plus brillantes. Ainsi je puis dire que la vue du bonheur m'a rendu malheureux. Certes, alors personne au monde n'et os m'adresser les propos dont votre pre m'a fltri; mon poignard m'et fait prompte justice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'gal de tout le monde; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien chang: je connais la crainte. C'est trop crire; peut-tre me mprisez-vous. Si, au contraire, vous avez quelque piti de moi, malgr les pauvres habits qui me couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuit sonne au couvent des Capucins au sommet de la colline, je suis cach sous le grand chne, vis- -vis la fentre que je regarde sans cesse, parce que je suppose qu'elle est celle de votre chambre. Si vous ne me mprisez pas comme le fait votre pre, jetez-moi une des fleurs du bouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entrane sur une des corniches ou sur un des balcons de votre palais."

Cette lettre fut lue plusieurs fois; peu
 peu les yeux d'Hlne se remplirent de larmes; elle considrait avec attendrissement ce magnifique bouquet dont les fleurs taient lies avec un fil de soie trs fort. Elle essaya d'arracher une fleur mais ne put en venir
 bout, puis elle fut saisie d'un remords. Parmi les jeunes filles de Rome, arracher une fleur, mutiler d'une faon quelconque un bouquet donn par l'amour, c'est s'exposer
 faire mourir cet amour. Elle craignait que Jules ne s'impatientt, elle courut
 sa fentre; mais, en y arrivant, elle songea tout
 coup qu'elle tait trop bien vue, la lampe remplissait la chambre de lumire. Hlne ne savait plus quel signe elle pouvait se permettre; il lui semblait qu'il n'en tait aucun qui ne dit beaucoup trop.

Honteuse, elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps se passait, tout
 coup il lui vint une ide qui la jeta dans un trouble inexprimable: Jules allait croire que, comme son pre, elle mprisait sa pauvret! Elle vit un petit chantillon de marbre prcieux dpos sur la table, elle le noua dans son mouchoir, et jeta ce mouchoir au pied du chne vis-
-vis sa fentre. Ensuite, elle fit signe qu'on s'loignt; elle entendit Jules lui obir; car, en s'en allant, il ne cherchait plus
 drober le bruit de ses pas. Quand il eut atteint le sommet de la ceinture de rochers qui spare le lac des dernires maisons d'Albano, elle l'entendit chanter des paroles d'amour elle lui fit des signes d'adieu, cette fois moins timides, puis se mit
 relire sa lettre.

Le lendemain et les jours suivants, il y eut des lettres et des entrevues semblables; mais, comme tout se remarque dans un village italien, et qu'Hlne tait de bien loin le parti le plus riche du pays, le seigneur de Campireali fut averti que tous les soirs, aprs minuit, on apercevait de la lumire dans la chambre de sa fille; et, chose bien autrement extraordinaire, la fentre tait ouverte, et mme Hlne s'y tenait comme si elle n'et prouv aucune crainte des zinzare (sorte de cousins, extrmement incommodes et qui gtent fort les belles soires de la campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter l'indulgence du lecteur. Lorsque l'on est tent de connatre les usages des pays trangers, il faut s'attendre
 des ides bien saugrenues, bien diffrentes des ntres). Le seigneur de Campireali prpara son arquebuse et celle de son fils. Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient, il avertit Fabio, et tous les deux se glissrent, en faisant le moins de bruit possible, sur un grand balcon de pierre qui se trouvait au premier tage du palais, prcisment sous la fentre d'Hlne. Les piliers massifs de la balustrade en pierre les mettaient
 couvert jusqu'
 la ceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du dehors. Minuit sonna; le pre et le fils entendirent bien quelque petit bruit sous les arbres qui bordaient la rue vis-
-vis leur palais; mais, ce qui les remplit d'tonnement, il ne parut pas de lumire
 la fentre d'Hlne. Cette fille, si simple jusqu'ici et qui semblait un enfant
 la vivacit de ses mouvements, avait chang de caractre depuis qu'elle aimait. Elle savait que la moindre imprudence compromettrait la vie de son amant; si un seigneur de l'importance de son pre tuait un pauvre homme tel que Jules Branciforte, il en serait quitte pour disparatre pendant trois mois, qu'il irait passer
 Naples; pendant ce temps, ses amis de Rome arrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par l'offrande d'une lampe d'argent de quelques centaines d'cus
 l'autel de la Madone alors
 la mode. Le matin, au djeuner, Hlne avait vu
 la physionomie de son pre qu'il avait un grand sujet de colre, et,
 l'air dont il la regardait quand il croyait n'tre pas remarqu, elle pensa qu'elle entrait pour beaucoup dans cette colre. Aussitt, elle alla jeter un peu de poussire sur les bois des cinq arquebuses magnifiques que son pre tenait suspendues auprs de son lit. Elle couvrit galement d'une lgre couche de poussire ses poignards et ses pes. Toute la journe elle fut d'une gaiet folle, elle parcourait sans cesse la maison du haut en bas;
 chaque instant, elle s'approchait des fentres, bien rsolue de faire
 Jules un signe ngatif, si elle avait le bonheur de l'apercevoir. Mais elle n'avait garde: le pauvre garon avait t si profondment humili par l'apostrophe du riche seigneur de Campireali, que de jour il ne paraissait jamais dans Albano; le devoir seul l'y amenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mre d'Hlne, qui l'adorait et ne savait rien lui refuser, sortit trois fois avec elle ce jour-l
, mais ce fut en vain: Hlne n'aperut point Jules. Elle tait au dsespoir. Que devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir les armes de son pre, elle vit que deux arquebuses avaient t charges, et que presque tous les poignards et pes avaient t manis! Elle ne fut distraite de sa mortelle inquitude que par l'extrme attention qu'elle donnait au soin de paratre ne se douter de rien. En se retirant
 dix heures du soir, elle ferma
 clef la porte de sa chambre, qui donnait dans l'antichambre de sa mre, puis elle se tint colle
 sa fentre et couche sur le sol, de faon
 ne pouvoir pas tre aperue du dehors. Qu'on juge de l'anxit avec laquelle elle entendit sonner les heures; il n'tait plus question des reproches qu'elle se faisait souvent sur la rapidit avec laquelle elle s'tait attache
 Jules. ce qui pouvait la rendre moins digne d'amour
 ses yeux. Cette journe-l
 avana plus les affaires du jeune homme que six mois de constance et de protestations."A quoi bon mentir? se disait Hlne. Est-ce que je ne l'aime pas de toute mon me?"

A onze heures et demie, elle vit fort bien son pre et son frre se placer en embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de sa fentre. Deux minutes aprs que minuit eut sonn au couvent des Capucins, elle entendit fort bien aussi le pas de son amant, qui s'arrta sous le grand chne; elle remarqua avec joie que son pre et son frre semblaient n'avoir rien entendu: il fallait l'anxit de l'amour pour distinguer un bruit aussi lger.

"Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut
 tout prix qu'ils ne surprennent pas la lettre de ce soir; ils perscuteraient
 jamais ce pauvre Jules."Elle fit un signe de croix et, se retenant d'une main au balcon de fer de sa fentre, elle se pencha au-dehors, s'avanant autant que possible dans la rue. Un quart de minute ne s'tait pas coul lorsque le bouquet, attach comme de coutume
 la longue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet; mais, en l'arrachant vivement
 la canne sur l'extrmit de laquelle il tait fix, elle fit frapper cette canne contre le balcon en pierre. A l'instant partirent deux coups d'arquebuse suivis d'un silence parfait. Son frre Fabio, ne sachant pas trop, dans l'obscurit, si ce qui frappait violemment le balcon n'tait pas une corde
 l'aide de laquelle Jules descendait de chez sa soeur, avait fait feu sur le balcon; le lendemain, elle trouva la marque de la balle, qui s'tait aplatie sur le fer. Le seigneur de Campireali avait tir dans la rue, au bas du balcon de pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant la canne prte
 tomber. Jules, de son ct, entendant du bruit au-dessus de sa tte, avait devin ce qui allait suivre et s'tait mis
 l'abri sous la saillie du balcon.

Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son pre pt lui dire, courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite porte qui donnait sur une rue voisine, et ensuite s'en vint,
 pas de loup, examiner un peu les gens qui se promenaient sous le balcon du palais. A ce moment, Jules, qui ce soir-l
 tait bien accompagn, se trouvait
 vingt pas de lui, coll contre un arbre. Hlne, penche sur son balcon et tremblante pour son amant, entama aussitt une conversation
 trs-haute voix avec son frre, qu'elle entendait dans la rue; elle lui demanda s'il avait tu les voleurs.

- Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse sclrate! lui cria celui-ci de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais prparez vos larmes, je vais tuer l'insolent qui ose s'attaquer
 votre fentre.

Ces paroles taient peine prononces, qu'Hlne entendit sa mre frapper la porte de sa chambre.

Hlne se hta d'ouvrir, en disant qu'elle ne concevait pas comment cette porte se trouvait ferme.

- Pas de comdie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mre, ton pre est furieux et te tuera peut-tre: viens te placer avec moi dans mon lit; et, si tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai.

- Voil le bouquet, la lettre est cache entre les fleurs.

A peine la mre et la fille taient-elles au lit, que le seigneur Campireali rentra dans la chambre de sa femme, il revenait de son oratoire, qu'il tait all visiter, et o il avait tout renvers. Ce qui frappa Hlne, c'est que son pre, ple comme un spectre, agissait avec lenteur et comme un homme qui a parfaitement pris son parti."Je suis morte!"se dit Hlne.

- Nous nous rjouissons d'avoir des enfants, dit son pre en passant prs du lit de sa femme pour aller la chambre de sa fille, tremblant de fureur mais affectant un sang-froid parfait, nous nous rjouissons d'avoir des enfants; nous devrions rpandre des larmes de sang plutt quand ces enfants sont des filles. Grand Dieu! est-ce bien possible! leur lgret peut enlever l'honneur tel homme qui, depuis soixante ans, n'a pas donn la moindre prise sur lui.

En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa fille.

- Je suis perdue, dit Hlne sa mre, les lettres sont sous le pidestal du crucifix, ct de la fentre.

Aussitt, la mre sauta hors du lit, et courut aprs son mari: elle se mit
 lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faire clater sa colre: elle y russit compltement. Le vieillard devint furieux, il brisait tout dans la chambre de sa fille, mais la mre put enlever les lettres sans tre aperue. Une heure aprs, quand le seigneur de Campireali fut rentr dans sa chambre
 ct de celle de sa femme, et tout tant tranquille dans la maison, la mre dit
 sa fille:

- Voil
 tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'elles ont failli nous coter! A ta place, je les brlerais. Adieu, embrasse-moi.

Hlne rentra dans sa chambre, fondant en larmes; il lui semblait que, depuis ces paroles de sa mre, elle n'aimait plus Jules. Puis elle se prpara
 brler ses lettres; mais, avant de les anantir, elle ne put s'empcher de les relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleil tait dj
 haut dans le ciel quand enfin elle se dtermina
 suivre un conseil salutaire.

Le lendemain, qui tait un dimanche, Hlne s'achemina vers la paroisse avec sa mre; par bonheur, son pre ne les suivit pas. La premire personne qu'elle aperut dans l'glise, ce fut Jules Branciforte. D'un regard elle s'assura qu'il n'tait point bless. Son bonheur fut au comble, les vnements de la nuit taient
 mille lieues de sa mmoire. Elle avait prpar cinq ou six petits billets tracs sur des chiffons de vieux papier souills avec de la terre dtrempe d'eau, et tel qu'on peut en trouver sur les dalles d'une glise; ces billets contenaient tous le mme avertissement:

"Ils avaient tout dcouvert, except son nom. Qu'il ne reparaisse plus dans la rue; on viendra ici souvent."

Hlne laissa tomber un de ces lambeaux de papier; un regard avertit Jules, qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure aprs, elle trouva sur le grand escalier du palais un fragment de papier qui attira ses regards par sa ressemblance exacte avec ceux dont elle s'tait servie le matin. Elle s'en empara, sans que sa mre elle-mme s'apert de rien; elle y lut:

"Dans trois jours il reviendra de Rome, o il est forc d'aller. On chantera en plein jour, les jours de march, au milieu du tapage des paysans, vers dix heures."

Ce dpart pour Rome parut singulier
 Hlne."Est-ce qu'il craint les coups d'arquebuse de mon frre?"se disait-elle tristement. L'amour pardonne tout, except l'absence volontaire; c'est qu'elle est le pire des supplices. Au lieu de se passer dans une douce rverie et d'tre tout occupe
 peser les raisons qu'on a d'aimer son amant, la vie est agite par des doutes cruels."Mais, aprs tout, puis-je croire qu'il ne m'aime plus?"se disait Hlne pendant les trois longues journes que dura l'absence de Branciforte. Tout
 coup ses chagrins furent remplacs par une joie folle: le troisime jour, elle le vit paratre en plein midi, se promenant dans la rue devant le palais de son pre. Il avait des habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sa dmarche et la navet gaie et courageuse de sa physionomie n'avaient clat avec plus d'avantage; jamais aussi, avant ce jour-l
, on n'avait parl si souvent dans Albano de la pauvret de Jules. C'taient les hommes et surtout les jeunes gens qui rptaient ce mot cruel; les femmes et surtout les jeunes files ne tarissaient pas en loges de sa bonne mine.

Jules passa toute la journe
 se promener par la ville; il semblait se ddommager des mois de rclusion auxquels sa pauvret l'avait condamn. Comme il convient
 un homme amoureux, Jules tait bien arm sous sa tunique neuve. Outre sa dague et son poignard, il avait mis son giaour (sorte de gilet long en mailles de fil de fer, fort incommode
 porter, mais qui gurissait ces coeurs italiens d'une triste maladie, dont en ce sicle-l
 on prouvait sans cesse les atteintes poignantes, je veux parler de la crainte d'tre tu au dtour de la rue par un des ennemis qu'on se connaissait). Ce jour-l
, Jules esprait entrevoir Hlne, et d'ailleurs, il avait quelque rpugnance
 se trouver seul avec lui-mme dans sa maison solitaire: voici pourquoi. Ranuce, un ancien soldat de son pre, aprs avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes de divers condottieri, et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra, avait suivi son capitaine lorsque ses blessures forcrent celui-ci
 se retirer. Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre
 Rome: il tait expos
 y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait tus; mme dans Albano, il ne se souciait pas de se mettre tout
 fait
 la merci de l'autorit rgulire. Au lieu d'acheter ou de louer une maison dans la ville, il aima mieux en btir une situe de faon
 voir venir de loin les visiteurs. Il trouva dans les ruines d'Albe une position admirable: on pouvait sans tre aperu par les visiteurs indiscrets, se rfugier dans la fort o rgnait son ancien ami et patron, le prince Fabrice Colonna. Le capitaine Branciforte se moquait fort de l'avenir de son fils. Lorsqu'il se retira du service, g de cinquante ans seulement, mais cribl de blessures, il calcula qu'il pourrait vivre encore quelque dix ans, et, sa maison btie, dpensa chaque anne le dixime de ce qu'il avait amass dans les pillages des villes et villages auxquels il avait eu l'honneur d'assister.

Il acheta la vigne qui rendait trente cus de rente
 son fils, pour rpondre
 la mauvaise plaisanterie d'un bourgeois d'Albano, qui lui avait dit, un jour qu'il disputait avec emportement sur les intrts et l'honneur de la ville, qu'il appartenait, en effet,
 un aussi riche propritaire que lui de donner des conseils aux anciens d'Albano. Le capitaine acheta la vigne, et annona qu'il en achterait bien d'autres puis, rencontrant le mauvais plaisant dans un lieu solitaire, il le tua d'un coup de pistolet.

Aprs huit annes de ce genre de vie, le capitaine mourut; son aide de camp Ranuce adorait Jules; toutefois, fatigu de l'oisivet, il reprit du service dans la troupe du prince Colonna. Souvent il venait voir son fils Jules, c'tait le nom qu'il lui donnait, et,
 la veille d'un assaut prilleux que le prince devait soutenir dans sa forteresse de la Petrella, il avait emmen Jules combattre avec lui. Le voyant fort brave:

- Il faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivre auprs d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants, tandis qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton pre tu pourrais tre parmi nous un brillant soldat d'aventure', et de plus faire ta fortune.

Jules fut tourment par ces paroles; il savait le latin montr par un prtre; mais son pre s'tant toujours moqu de tout ce que disait le prtre au-del
 du latin, il n'avait absolument aucune instruction. En revanche, mpris pour sa pauvret, isol dans sa maison solitaire, il s'tait fait un certain bon sens qui, par sa hardiesse, aurait tonn les savants. Par exemple, avant d'aimer Hlne, et sans savoir pourquoi, il adorait la guerre, mais il avait de la rpugnance pour le pillage, qui, aux yeux de son pre le capitaine et de Ranuce, tait comme la petite pice destine
 faire rire, qui suit la noble tragdie. Depuis qu'il aimait Hlne, ce bon sens acquis par ses rflexions solitaires faisait le supplice de Jules. Cette me, si insouciante jadis, n'osait consulter personne sur ses doutes, elle tait remplie de passion et de misre. Que ne dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savait soldat d'aventure? Ce serait pour le coup qu'il lui adresserait des reproches fonds! Jules avait toujours compt sur le mtier de soldat, comme sur une ressource assure pour le temps o il aurait dpens le prix des chanes d'or et autres bijoux qu'il avait trouvs dans la caisse de fer de son pre. Si Jules n'avait aucun scrupule
 enlever, lui si pauvre, la fille du riche seigneur de Campireali, c'est qu'en ce temps-l
 les pres disposaient de leurs biens aprs eux comme bon leur semblait, et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser mille cus
 sa fille pour toute fortune. Un autre problme tenait l'imagination de Jules profondment occupe: 1ΓΈ Dans quelle ville tablirait-il la jeune Hlne aprs l'avoir pouse et enleve
 son pre? 2 Avec quel argent la ferait-il vivre?

Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglant auquel il avait t tellement sensible, Jules fut pendant deux jours en proie
 la rage et
 la douleur la plus vive: il ne pouvait se rsoudre ni
 tuer le vieillard insolent, ni
 le laisser vivre. Il passait les nuits entires
 pleurer; enfin il rsolut de consulter Ranuce, le seul ami qu'il et au monde; mais cet ami le comprendrait-il? Ce fut en vain qu'il chercha Ranuce dans toute la fort de la Faggiola, il fut oblig d'aller sur la route de Naples, au-del
 de Velletri, o Ranuce commandait une embuscade: il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruiz d'Avalos, gnral espagnol, qui se rendait
 Rome par terre, sans se rappeler que nagure, en nombreuse compagnie, il avait parl avec mpris des soldats d'aventure de la compagnie Colonna. Son aumnier lui rappela fort
 propos cette petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le parti de faire armer une barque et de venir
 Rome par mer.

Ds que le capitaine Ranuce eut entendu le rcit de Jules:

- Dcris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur de Campireali, afin que son imprudence ne cote pas la vie quelque bon habitant d'Albano. Ds que l'affaire qui nous retient ici sera termine par oui ou par non, tu te rendras Rome, o tu auras soin de te montrer dans les htelleries et autres lieux publics, toutes les heures de la journe; il ne faut pas que l'on puisse te souponner cause de ton amour pour la fille.

Jules eut beaucoup de peine calmer la colre de l'ancien compagnon de son pre. Il fut oblig de se fcher.

- Crois-tu que je demande ton pe? lui dit-il enfin. Apparemment que, moi aussi, j'ai une pe! Je te demande un conseil sage.

Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles:

- Tu es jeune, tu n'as pas de blessures, l'insulte a t publique; or, un homme dshonor est mpris mme des femmes.

Jules lui dit qu'il dsirait rflchir encore sur ce que voulait son coeur, et, malgr les instances de Ranuce, qui prtendait absolument qu'il prt part
 l'attaque de l'escorte du gnral espagnol, o, disait-il, il y aurait de l'honneur
 acqurir, sans compter les doublons, Jules revint seul
 sa petite maison. C'est l
 que la veille du jour o le seigneur de Campireali lui tira un coup d'arquebuse, il avait reu Ranuce et son caporal, de retour des environs de Velletri. Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer o son patron, le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chanes d'or et autres bijoux dont il ne jugeait pas
 propos de dpenser la valeur aussitt aprs une expdition. Ranuce y trouva deux cus.

- Je te conseille de te faire moine, dit-il
 Jules, tu en as toutes les vertus: l'amour de la pauvret, en voici la preuve; l'humilit, tu te laisses vilipender en pleine rue par un richard d'Albano; il ne te manque plus que l'hypocrisie et la gourmandise.

Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer.

- Je te donne ma parole, dit-il
 Jules, que si d'ici
 un mois le seigneur Campireali n'est pas enterr avec tous les honneurs dus
 sa noblesse et
 son opulence, mon caporal ici prsent viendra avec trente hommes dmolir ta petite maison et brler tes pauvres meubles. Il ne faut pas que le fils du capitaine Branciforte fasse une mauvaise figure en ce monde, sous prtexte d'amour.

Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirrent les deux coups d'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balcon de pierre, et Jules eut toutes les peines du monde
 les empcher de tuer Fabio, ou du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortie imprudente en passant par le jardin, comme nous l'avons racont en son lieu. La raison qui calma Ranuce fut celle-ci: il ne faut pas tuer un jeune homme qui peut devenir quelque chose et se rendre utile, tandis qu'il y a un vieux pcheur plus coupable que lui, et qui n'est plus bon qu'
 enterrer.

Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfona dans la fort, et Jules partit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec les doublons que Ranuce lui avait donns tait cruellement altre par cette ide bien extraordinaire pour son sicle, et qui annonait les hautes destines auxquelles il parvint dans la suite; il se disait: Il faut qu'Hlne connaisse qui je suis. Tout autre homme de son ge et de son temps n'et song qu'
 jouir de son amour et
 enlever Hlne, sans penser en aucune faon
 ce qu'elle deviendrait six mois aprs, pas plus qu'
 l'opinion qu'elle pourrait garder de lui.

De retour dans Albano, et l'aprs-midi mme du jour o Jules talait
 tous les yeux les beaux habits qu'il avait rapports de Rome, il sut par le vieux Scotti, son ami, que Fabio tait sorti de la ville
 cheval, pour aller
 trois lieues de l

 une terre que son pre possdait dans la plaine, sur le bord de la mer. Plus tard, il vit le seigneur Campireali prendre, en compagnie de deux prtres, le chemin de la magnifique alle de chnes verts qui couronne le bord du cratre au fond duquel s'tend le lac d'Albano. Dix minutes aprs, une vieille femme s'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous prtexte de vendre de beaux fruits; la premire personne qu'elle rencontra fut la petite camriste Marietta, confidente intime de sa matresse Hlne, laquelle rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. L
 lettre que cachait le bouquet tait d'une longueur dmesure: Jules racontait tout ce qu'il avait prouv depuis la nuit des coups d'arquebuse; mais, par une pudeur bien singulire, il n'osait pas avouer ce dont tout autre jeune homme de son temps et t si fier, savoir: qu'il tait fils d'un capitaine clbre par ses aventures, et que lui-mme avait dj
 marqu par sa bravoure dans plus d'un combat. Il croyait toujours entendre les rflexions que ces faits inspireraient au vieux Campireali. Il faut savoir qu'au quinzime sicle les jeunes filles, plus voisines du bon sens rpublicain, estimaient beaucoup plus un homme pour ce qu'il avait fait lui-mme que pour les richesses amasses par ses pres ou pour les actions clbres de ceux-ci. Mais c'taient surtout les jeunes filles du peuple qui avaient ces penses. Celles qui appartenaient
 la classe riche ou noble avaient peur des brigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande estime la noblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mots: "Je ne sais si les habits convenables que j'ai rapports de Rome vous auront fait oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectez m'adressa nagure,
 l'occasion de ma chtive apparence; j'ai pu me venger, je l'aurais d, mon honneur le commandait, je ne l'ai point fait en considration des larmes que ma vengeance aurait cot
 des yeux que j'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour mon malheur, vous en doutiez encore, qu'on peut tre trs pauvre et avoir des sentiments nobles. Au reste, j'ai
 vous rvler un secret terrible; je n'aurais assurment aucune peine
 le dire
 toute autre femme; mais je ne sais pourquoi je frmis en pensant
 vous l'apprendre. Il peut dtruire, en un instant, l'amour que vous avez pour moi; aucune protestation ne me satisferait de votre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Un de ces jours,
 la tombe de la nuit, je vous verrai dans le jardin situ derrire le palais. Ce jour-l
, Fabio et votre pre seront absents: lorsque j'aurai acquis la certitude que, malgr leur mpris pour un pauvre jeune homme mal vtu, ils ne pourront nous enlever trois quarts d'heure ou une heure d'entretien, un homme paratra sous les fentres de votre palais, qui fera voir aux enfants du pays un renard apprivois. Plus tard, lorsque l'Ave Maria sonnera, vous entendrez tirer un coup d'arquebuse dans le lointain;
 ce moment approchez-vous du mur de votre jardin, et, si vous n'tes pas seule, chantez. S'il y a du silence, votre esclave paratra tout tremblant
 vos pieds, et vous racontera des choses qui peut-tre vous feront horreur. En attendant ce jour dcisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus
 vous prsenter de bouquet
 minuit; mais vers les deux heures de nuit je passerai en chantant, et peut-tre place au grand balcon de pierre, vous laisserez tomber une fleur cueillie par vous dans votre jardin. Ce sont peut-tre les dernires marques d'affection que vous donnerez au malheureux Jules."

Trois jours aprs, le pre et le frre d'Hlne taient alls
 cheval
 la terre qu'ils possdaient sur le bord de la mer; ils devaient en partir un peu avant le coucher du soleil, de faon
 tre de retour chez eux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route, non seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui taient dans la ferme, avaient disparu. Fort tonns de ce vol audacieux, ils cherchrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans la fort de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali, pre et fils, furent obligs de regagner Albano dans une voiture champtre tire par des boeufs.

Ce soir-l , lorsque Jules fut aux genoux d'Hlne, il tait presque tout fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurit, elle paraissait pour la premire fois devant cet homme qu'elle aimait tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait jamais parl.

Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage; Jules tait plus ple et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait
 ses genoux: "En vrit, je suis hors d'tat de parler", lui dit-il. Il y eut quelques instants apparemment fort heureux, ils se regardaient, mais sans pouvoir articuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif. Jules tait
 genoux, tenant une main d'Hlne; celle-ci, la tte penche, le considrait avec attention.

Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes dbauchs de Rome, il aurait d tenter quelque chose; mais il eut horreur de cette ide. Il fut rveill de cet tat d'extase et peut-tre du plus vif - bonheur que puisse donner l'amour, par cette ide: le temps s'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. Il comprit qu'avec une me scrupuleuse comme la sienne, il ne pouvait trouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait
 sa matresse cet aveu terrible qui et sembl une si lourde sottise
 ses amis de Rome.

- Je vous ai parl d'un aveu que peut-tre je ne devrais pas vous faire, dit-il enfin
 Hlne.

Jules devint fort ple; il ajouta avec peine et comme si la respiration lui manquait:

- Peut-tre je vais voir disparatre ces sentiments dont l'esprance fait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout: je suis brigand et fils de brigand.

A ces mots, Hlne, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs de sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal; elle craignait de tomber."Quel chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules! pensait-elle: il se croira mpris."Il tait
 ses genoux. Pour ne pas tomber, elle s'appuya sur lui, et, peu aprs, tomba dans ses bras, comme sans connaissance. Comme on voit, au seizime sicle, on aimait l'exactitude dans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces histoires-l
, l'imagination les sentait, et la passion du lecteur s'identifiait avec celle des hros. Les deux manuscrits que nous suivons, et surtout celui qui prsente quelques tournures de phrases particulires au dialecte florentin, donnent dans le plus grand dtail l'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le pril tait le remords
 la jeune fille. Souvent les prils furent extrmes; mais ils ne firent qu'enflammer ces deux cours pour qui toutes les sensations provenant de leur amour taient du bonheur. Plusieurs fois Fabio et son pre furent sur le point de les surprendre. Ils taient furieux, se croyant bravs: le bruit public leur apprenait que Jules tait l'amant d'Hlne, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio, jeune homme imptueux et fier de sa naissance, proposait
 son pre de faire tuer Jules.

- Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeur courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre honneur ne nous obligera pas tremper les mains dans le sang de cette obstine? Elle est arrive ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son amour; vous l'avez vue ne rpondre vos reproches que par un silence morne; eh bien! ce silence est l'arrt de mort de Jules Branciforte.

- Songez quel a t son pre, rpondait le seigneur de Campireali. Assurment il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois
 Rome, et, pendant ce temps, ce Branciforte disparatra. Mais qui nous dit que son pre qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et gnreux, gnreux au point d'enrichir plusieurs de ses soldats et de rester pauvre lui-mme, qui nous dit que son pre n'a pas encore des amis, soit dans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnie Colonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola,
 une demi-lieue de chez nous? En ce cas, nous sommes tous massacrs sans rmission, vous, moi, et peut-tre aussi votre malheureuse mre

Ces entretiens du pre et du fils, souvent renouvels, n'taient cachs qu'en partie
 Victoire Carafa, mre d'Hlne, et la mettaient au dsespoir. Le rsultat des discussions entre Fabio et son pre fut qu'il tait inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement la continuation des bruits qui rgnaient dans Albano. Puisqu'il n'tait pas prudent de faire disparatre ce jeune Branciforte qui, tous les jours, paraissait plus insolent, et, de plus, maintenant revtu d'habits magnifiques, poussait la suffisance jusqu'
 adresser la parole dans les lieux publics, soit
 Fabio, soit au seigneur de Campireali lui-mme' il y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-tre mme tous les deux: il fallait que la famille entire revnt habiter Rome, il fallait ramener Hlne au couvent de la Visitation de Castro, o elle resterait jusqu'
 ce qu'on lui et trouv un parti convenable.

Jamais Hlne n'avait avou son amour
 sa mre: la fille et la mre s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant jamais un seul mot sur ce sujet, qui les intressait presque galement toutes les deux, n'avait t prononc. Pour la premire fois le sujet presque unique de leurs penses se trahit par des paroles lorsque la mre fit entendre
 sa fille qu'il tait question de transporter
 Rome l'tablissement de la famille, et peut-tre mme de la renvoyer passer quelques annes au couvent de Castro.

Cette conversation tait imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne peut tre excuse que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa fille. Hlne, perdue d'amour, voulut prouver
 son amant qu'elle n'avait pas honte de sa pauvret et que sa confiance en son honneur tait sans bornes."Qui le croirait? s'crie l'auteur florentin, aprs tant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donns dans le jardin et mme une fois ou deux dans sa propre chambre, Hlne tait pure! Forte de sa vertu, elle proposa
 son amant de sortir du palais, vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit dans sa petite maison construite sur les ruines d'Albe,
 plus d'un quart de lieue de l
. Ils se dguisrent en moines de saint Franois. Hlne tait d'une taille lance, et, ainsi vtue, semblait un jeune frre novice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien le doigt de Dieu, c'est que, dans l'troit chemin taill dans le roc, et qui passe encore contre le mur du couvent des Capucins, Jules et sa matresse, dguiss en moines, rencontrrent le seigneur de Campireali et son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien arms, et prcds d'un page portant une torche allume, revenaient de Castel Gandolfo, bourg situ sur les bords du lac assez prs de l
. Pour laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se placrent
 droite et
 gauche de ce chemin taill dans le roc et qui peut avoir huit pieds de large. Combien n'et-il pas t plus heureux pour Hlne d'tre reconnue en ce moment! Elle et t tue d'un coup de pistolet par son pre ou son frre, et son supplice n'et dur qu'un instant: mais le ciel en avait ordonn autrement (superis aliter visum').

"0n ajoute encore une circonstance sur cette singulire rencontre, et que la signora de Campireali, parvenue une extrme vieillesse et presque centenaire, racontait encore quelquefois Rome devant des personnages graves qui, bien vieux eux-mmes, me l'ont redite lorsque mon insatiable curiosit les interrogeait sur ce sujet-l et sur bien d'autres.

"Fabio de Campireali, qui tait un jeune homme fier de son courage et plein de hauteur, remarquant que le moine le plus g ne saluait ni son pre, ni lui, en passant si prs d'eux, s'cria:

- Voil
 un fripon de moine bien fier! Dieu sait ce qu'il va faire hors du couvent, lui et son compagnon,
 cette heure indue! Je ne sais ce qui me tient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.

"A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se plaa entre Fabio et Hlne. En ce moment il n'tait pas
 plus d'un pied de distance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par un miracle la fureur de ces deux jeunes gens, qui bientt devaient se voir de si prs."

Dans le procs que par la suite on intenta
 Hlne de Campireali, on voulut prsenter cette promenade nocturne comme une preuve de corruption. C'tait le dlire d'un jeune coeur enflamm d'un fol amour, mais ce coeur tait pur.

III

Il faut savoir que les Orsini, ternels rivaux des Colonna, et tout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient fait condamner
 mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un riche cultivateur nomm Balthazar Bandini, n
 la Petrella. Il serait trop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait
 Bandini: la plupart seraient des crimes aujourd'hui mais ne pouvaient pas tre considres d'une faon aussi svre en 1559. Bandini tait en prison dans un chteau appartenant aux Orsini, et situ dans la montagne du ct de Valmontone,
 six lieues d'Albano. Le baril de Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route, il venait chercher Bandini pour le conduire
 Rome dans les prisons de Tordinona; Bandini avait appel
 Rome de la sentence qui le condamnait
 mort. Mais, comme nous l'avons dit, il tait natif de la Petrella, forteresse appartenant aux Colonna, la femme de Bandini vint dire publiquement
 Fabrice Colonna, qui se trouvait
 la Petrella:

- Laisserez-vous mourir un de vos fidles serviteurs?

Colonna rpondit:

- A Dieu ne plaise que je m'carte jamais du respect que je dois aux dcisions des tribunaux du pape mon seigneur!

Aussitt ses soldats reurent des ordres, et il fit donner avis de se tenir prts tous ses partisans. Le rendez-vous tait indiqu dans les environs de Valmontone, petite ville btie au sommet d'un rocher peu lev, mais qui a pour rempart un prcipice continu et presque vertical de soixante quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du gouvernement avaient russi transporter Bandini.. Parmi les partisans les plus zls du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps, au contraire, Jules Branciforte et son pre avaient t attachs aux Colonna.

Dans les circonstances o il ne convenait pas aux Colonna d'agir ouvertement, ils avaient recours
 une prcaution fort simple: la plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaient partie de quelque compagnie de pnitents. Les pnitents ne paraissent jamais en public que la tte couverte d'un morceau de toile qui cache leur figure et se trouve perc de deux trous vis-
-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs partisans
 prendre leur habit de pnitent pour venir les joindre.

Aprs de longs prparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze jours faisait la nouvelle du pays, fut indique pour un dimanche. Ce jour-l , deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner le tocsin dans tous les villages de la fort de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les moeurs des rpubliques du Moyen Age, du temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que l'on dsirait, avaient conserv beaucoup de bravoure dans le coeur des paysans; de nos jours, personne ne bougerait.)

Ce jour-l
 on put remarquer une chose assez singulire:
 mesure que la petite troupe de paysans arms sortie de chaque village s'enfonait dans la fort, elle diminuait de moiti; des partisans des Colonna se dirigeaient vers le lieu du rendez-vous dsign par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuads qu'on ne se battrait pas ce jour-l
: ils avaient eu ordre le matin de rpandre ce bruit. Fabrice parcourait la fort avec l'lite de ses partisans, qu'il avait monts sur les jeunes chevaux
 demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers dtachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole pouvant compromettre. Fabrice tait un grand homme maigre, d'une agilit et d'une force incroyables: quoique
 peine g de quarante-cinq ans, ses cheveux et sa moustache taient d'une blancheur clatante, ce qui le contrariait fort:
 ce signe on pouvait le reconnatre en des lieux o il et mieux aim passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient: Vive Colonna! et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui-mme avait son capuchon sur la poitrine, de faon
 pouvoir le passer ds qu'on apercevrait l'ennemi.

Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait
 peine lorsqu'un millier d'hommes
 peu prs, appartenant au parti des Orsini, et venant du ct de Valmontone, pntrrent dans la fort et vinrent passer
 trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre
 terre. Quelques minutes aprs que les derniers des Orsini formant cette avant-garde eurent dfil, le prince mit ses hommes en mouvement: il avait rsolu d'attaquer l'escorte de Bandini un quart d'heure aprs qu'elle serait entre dans le bois. En cet endroit, la fort est seme de petites roches hautes de quinze ou vingt pieds; ce sont des coules de lave plus ou moins antiques sur lesquelles les chtaigniers viennent admirablement et interceptent presque entirement le jour. Comme ces coules, plus ou moins attaques par le temps, rendent le sol fort ingal, pour pargner
 la grande route une foule de petites montes et descentes inutiles, on a creus dans la lave, et fort souvent la route est
 trois ou quatre pieds en contre-bas de la fort.

Vers le lieu de l'attaque projete par Fabrice, se trouvait une clairire couverte d'herbes et traverse
 l'une de ses extrmits par la grande route. Ensuite la route rentrait dans la fort, qui, en cet endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres, tait tout
 fait impntrable. C'est
 cent pas dans la fort et sur les deux bords de la route que Fabrice plaait ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec son arquebuse derrire un chtaignier; les soldats du prince se placrent derrire les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient l'ordre prcis de ne tirer qu'aprs les soldats et ceux-ci ne devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait
 vingt pas. Fabrice fit couper
 la hte une vingtaine d'arbres, qui, prcipits avec leurs branches sur la route, assez troite en ce lieu-l
 et en contre-bas de trois pieds, l'interceptaient entirement. Le capitaine

Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de ne l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui seraient tirs de l'abattis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placs chacun derrire son arbre et pleins de rsolution, il partit au galop avec tous ceux des siens qui taient monts, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforte. Le prince prit un sentier
 droite de la grande route et qui le conduisait
 l'extrmit de la clairire la plus loigne de la route.

Le prince s'tait
 peine loign depuis quelques minutes, lorsqu'on vit venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes
 cheval, c'taient les sbires et le baril, escortant Bandini, et tous les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini, entour de quatre bourreaux vtus de rouge; ils avaient l'ordre d'excuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini
 mort, s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le dlivrer.

La cavalerie de Colonna arrivait
 peine
 l'extrmit de la clairire ou prairie la plus loigne de la route, lorsqu'il entendit les premiers coups d'arquebuse de l'embuscade par lui place sur la grande route en avant de l'abattis. Aussitt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa charge sur les quatre bourreaux vtus de rouge qui entouraient Bandini

Nous ne suivrons point le rcit de cette petite affaire, qui ne dura pas trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent dans tous les sens; mais, l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut tu, vnement qui eut une influence funeste sur la destine de Branciforte. A peine celui-ci avait donn quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vtus de rouge, qu'il se trouva vis- -vis de Fabio de Campireali.

Mont sur un cheval bouillant d'ardeur et revtu d'un giaour dor (cotte de mailles), Fabio s'criait:

- Quels sont ces misrables masqus? Coupons leur masque d'un coup de sabre; voyez la faon dont Je m'y prends!

Presque au mme instant, Jules Branciforte reut de lui un coup de sabre horizontal sur le front. Ce coup avait t lanc avec tant d'adresse, que la toile qui lui couvrait le visage tomba en mme temps qu'il se sentit les yeux aveugls par le sang qui coulait de cette blessure, d'ailleurs fort peu grave. Jules loigna son cheval pour avoir le temps de respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait,
 tout prix, ne point se battre avec le frre d'Hlne; et son cheval tait dj

quatre pas de Fabio, lorsqu'il reut sur la poitrine un furieux coup de sabre qui ne pntra point, grce son giaour, mais lui ta la respiration pour le moment. Presque au mme instant, il s'entendit crier aux oreilles:

- Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons! -

Jules, vivement piqu, oublia sa premire rsolution et revint sur Fabio:

- Ed in mal punto tu venisti*! s'cria-t-il. * Malheur toi! tu arrives dans un moment fatal!

A la suite de quelques coups de sabre prcipits, le vtement qui couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de mailles de Fabio tait dore et magnifique, celle de Jules des plus communes.

- Dans quel gout as-tu ramass ton giaour? lui cria Fabio.

Au mme moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une demi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou, et Jules lui porta au cou, un peu dcouvert, un coup de pointe qui russit. L'pe de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabio et en fit jaillir un norme jet de sang.

- Insolent! s'cria Jules.

Et il galopa vers les hommes habills de rouge, dont deux taient encore
 cheval
 cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisime tomba; mais, au moment o Jules arrivait tout prs du quatrime bourreau, celui-ci, se voyant environn de plus de dix cavaliers, dchargea un pistolet
 bout portant sur le malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.

- Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'cria Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes parts.

Tout le monde le suivit.

Lorsque, une demi-heure aprs, Jules revint auprs de Fabrice Colonna, ce seigneur lui adressa la parole pour la premire fois de sa vie. Jules le trouva ivre de colre; il croyait le voir transport de joie, cause de la victoire, qui tait complte et due tout entire ses bonnes dispositions; car les Orsini avaient prs de trois mille hommes, et Fabrice, cette affaire, n'en avait pas runi plus de quinze cents.

- Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'cria le prince en parlant Jules, je viens moi-mme de toucher son corps; il est dj froid. Le pauvre Balthazar Bandini est mortellement bless. Ainsi, au fond, nous n'avons pas russi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paratra bien accompagne devant Pluton. J'ai donn l'ordre que l'on pende aux branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas, messieurs! s'cria-t-il en haussant la voix.

Et il repartit au galon pour l'endroit o avait eu lieu le combat d'avant-garde. Jules commandait
 peu prs en second la compagnie de Ranuce; il suivit le prince, qui, arriv prs du cadavre de ce brave soldat, qui gisait entour de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l'imita, il pleurait.

- Tu es bien jeune, dit le prince
 Jules, mais je te vois couvert de sang, et ton pre fut un brave homme, qui avait reu plus de vingt blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre
 notre glise de la Petrella; songe que tu seras peut-tre attaqu sur la route.

Jules ne fut point attaqu, mais il tua d'un coup d'pe un de ses soldats, qui lui disait qu'il tait trop jeune pour commander. Cette imprudence russit, parce que Jules tait encore tout couvert du sang de Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargs d'hommes que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint
 la mort de Ranuce et surtout
 celle de Fabio, le rendait presque fou. Son seul espoir tait qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio.

Nous sautons les dtails militaires. Trois jours aprs celui du combat, il put revenir passer quelques heures
 Albano; il racontait
 ses connaissances qu'une fivre violente l'avait retenu dans Rome, o il avait t oblig de garder le lit toute la semaine.

Mais on le traitait partout avec un respect marqu; les gens les plus considrables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents allrent mme jusqu'
 l'appeler seigneur capitaine. Il avait pass plusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entirement ferm, et, comme le nouveau capitaine tait fort timide lorsqu'il s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la journe qu'il put prendre sur lui de dire
 Scotti, vieillard qui l'avait toujours trait avec bont:

- Mais o sont donc les Campireali? je vois leur palais ferm.

- Mon ami, rpondit Scotti avec une tristesse subite, c'est l un nom que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c'est lui qui vous a cherch, et ils le diront partout; mais enfin, il tait le principal obstacle votre mariage; mais enfin, sa mort laisse une soeur immensment riche, et qui vous aime. On peut mme ajouter, et l'indiscrtion devient vertu en ce moment, on peut mme ajouter qu'elle vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre intrt, que vous tiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on donnait dans le pays au combat que nous avons dcrit).

Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperut que Jules fondait en larmes.

- Montons
 l'auberge, dit Jules.

Scotti le suivit; on leur donna une chambre o ils s'enfermrent
 clef, et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui s'tait pass depuis huit jours. Ce long rcit termin:

- Je vois bien
 vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a t prmdit dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins un vnement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hlne dclare
 sa mre que vous tes son poux depuis longtemps.

Jules ne rpondit pas, ce que le vieillard attribua une louable discrtion. Absorb dans une profonde rverie, Jules se demandait si Hlne, irrite par la mort d'un frre, rendrait justice sa dlicatesse; il se repentit de ce qui s'tait pass autrefois. Ensuite, sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant t tu sur les six heures et demie du matin, plus de six lieues d'Albano, chose incroyable! ds neuf heures on avait commenc parler de cette mort. Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu aprs, trois de ces bons pres, monts sur les meilleurs chevaux de Campireali, et suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi, prs duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les suivre; mais on l'en avait dissuad, par la raison que Fabrice Colonna tait furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait bien lui faire un mauvais parti s'il tait fait prisonnier.

Le soir, vers minuit, la fort de la Faggiola avait sembl en feu: c'taient tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portant chacun un gros cierge allum, allaient
 la rencontre du corps du jeune Fabio.

- Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix comme s'il et craint d'tre entendu, que la route qui conduit
 Valmontone et aux Ciampi…

- Eh bien? dit Jules.

- Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit que lorsque le cadavre de Fabio est arriv ce point, le sang a jailli d'une plaie horrible qu'il avait au cou.

- Quelle horreur! s'cria Jules en se levant.

- Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut que vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre prsence ici, aujourd'hui, a sembl un peu prmature. Si vous me faisiez l'honneur de me consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pas convenable que d'ici
 un mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pas besoin de vous avertir qu'il ne serait point prudent de vous montrer
 Rome. On ne sait point encore quel parti le Saint-Pre va prendre envers les Colonna; on pense qu'il ajoutera foi
 la dclaration de Fabrice qui prtend n'avoir appris le combat des Ciampi que par la voix publique; mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et serait enchant de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice, ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure n'avoir point assist au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne me le demandiez pas, je prendrai la libert de vous donner un avis militaire: vous tes aim dans Albano, autrement vous n'y seriez pas en sret. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs heures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire brav, ou tout au moins songer
 la facilit de gagner une belle rcompense. Le vieux Campireali a rpt mille fois qu'il donnera sa plus belle terre
 qui vous aura tu. Vous auriez d faire descendre dans Albano quelques-uns des soldats que vous avez dans votre maison…

- Je n'ai point de soldats dans ma maison.

- En ce cas, vous tes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous allons sortir par le jardin, et nous chapper travers les vignes. Je vous accompagnerai; Je suis vieux et sans armes; mais, si nous rencontrons des mal-intentionns, je leur parlerai, et je pourrai du moins vous faire gagner du temps.

Jules eut l'me navre. Oserons-nous dire quelle tait sa folie? Ds qu'il avait appris que le palais Campireali tait ferm et tous ses habitants partis pour Rome, il avait form le projet d'aller revoir ce jardin o si souvent il avait eu des entrevues avec Hlne. Il esprait mme revoir sa chambre, o il avait t reu quand sa mre tait absente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colre, par la vue des lieux o il l'avait vue si tendre pour lui.

Branciforte et le gnreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers le lac.

Jules se fit raconter de nouveau les dtails des obsques du jeune Fabio. Le corps de ce brave jeune homme, escort par beaucoup de prtres, avait t conduit
 Rome, et enseveli dans la chapelle de sa famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait remarqu, comme une circonstance fort singulire, que, la veille de la crmonie, Hlne avait t reconduite par son pre au couvent de la Visitation,
 Castro; ce qui avait confirm le bruit public qui voulait qu'elle ft marie secrtement avec le soldat d'aventure qui avait eu le malheur de tuer son frre.

Quand il fut prs de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie et quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur ancien capitaine ne sortait de la fort sans avoir auprs de lui quelques-uns de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois, que lorsqu'on voulait se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa dmission, afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort
 venger.

Jules Branciforte comprit la justesse de ces ides, auxquelles jusqu'ici il avait t parfaitement tranger. Il avait cru, ainsi que les peuples enfants, que la guerre ne consiste qu'
 se battre avec courage. Il obit sur-le-champ aux intentions du prince; il ne se donna que le temps d'embrasser le sage vieillard qui avait eu la gnrosit de l'accompagner jusqu'
 sa maison.

Mais, peu de jours aprs, Jules,
 demi fou de mlancolie, revint voir le palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, dguiss en marchands napolitains, pntrrent dans Albano. Il se prsenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hlne tait toujours relgue au couvent de Castro. Son pre, qui la croyait marie
 celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait jur de ne jamais la revoir. Il ne l'avait pas vue mme en la ramenant au couvent. La tendresse de sa mre semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.

IV

"Si je ne me justifie pas auprs d'Hlne, se dit Jules en regagnant, pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la fort, elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui aura faites sur ce fatal combat!"

Il alla prendre les ordres du prince dans son chteau fort de la Petrella, et lui demanda la permission d'aller
 Castro. Fabrice Colonna frona le sourcil:

- L'affaire du petit combat n'est point encore arrange avec Sa Saintet. Vous devez savoir que j'ai dclar la vrit, c'est-
-dire que j'tais rest parfaitement tranger
 cette rencontre, dont je n'avais mme su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon chteau de la Petrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Saintet finira par ajouter foi
 ce rcit sincre. Mais les Orsini sont puissants, mais tout le monde dit que vous vous tes distingu dans cette chauffoure. Les Orsini vont jusqu'
 prtendre que plusieurs prisonniers ont t pendus aux branches des arbres. Vous savez combien ce rcit est faux; mais on peut prvoir des reprsailles.

Le profond tonnement qui clatait dans les regards nafs du jeune capitaine amusait le prince toutefois il jugea,
 la vue de tant d'innocence, qu'il tait utile de parler plus clairement.

- Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complte qui a fait connatre dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espre que vous aurez pour ma maison cette fidlit qui me rendait votre pre si cher, et que j'ai voulu rcompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma compagnie:

"Ne dire jamais la vrit sur rien de ce qui a rapport
 moi ou
 mes soldats. Si, dans le moment o vous tes oblig de parler, vous ne voyez l'utilit d'aucun mensonge, dites faux
 tout hasard, et gardez-vous comme de pch mortel de dire la moindre vrit. Vous comprenez que, runie
 d'autres renseignements, elle peut mettre sur la voie de mes projets. Je sais, du reste, que vous avez une amourette dans le couvent de la Visitation,
 Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours dans cette petite ville, o les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis et mme des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux cents sequins. L'amiti que j'avais pour votre pre, ajouta le prince en riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la faon de mener
 bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois de vos soldats serez dguiss en marchands; vous ne manquerez pas de vous fcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'tre toujours ivre, et qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin
 tous les dsoeuvrs de Castro. Du reste, ajouta le prince en changeant de ton, si vous tes pris par les Orsini et mis
 mort, n'avouez jamais votre nom vritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pas besoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petites villes, et d'y entrer toujours par la porte oppose au ct d'o vous venez.

Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait rouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix
 lui-mme s'altra. Il tira une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la recevant, Jules baisa cette main clbre par tant de hauts faits.

- Jamais mon pre ne m'en et tant dit! s'cria le jeune homme enthousiasm.

Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs de la petite ville de Castro; cinq soldats le suivaient, dguiss ainsi que lui: deux firent bande
 part, et semblaient ne connatre ni lui ni les trois autres. Avant mme d'entrer dans la ville, Jules aperut le couvent de la Visitation, vaste btiment entour de noires murailles, et assez semblable
 une forteresse. Il courut
 l'glise; elle tait splendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant
 des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles,
 qui enrichirait cette glise, seule partie du couvent qui ft expose aux regards du public. Il tait pass en usage que celle de ces dames que le pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms prsente par le cardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, ft une offrande considrable, destine
 terniser son nom. Celle dont l'offrande tait infrieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait prcde tait mprise, ainsi que sa famille.

Jules s'avana en tremblant dans cet difice magnifique, resplendissant de marbres et de dorures. A la vrit, il ne songeait gure aux marbres et aux dorures, il lui semblait tre sous les yeux d'Hlne. Le grand autel, lui dit-on, avait cot plus de huit cent mille francs; mais ses regards, ddaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une grille dore, haute de prs de quarante pieds, et divise en trois parties par deux pilastres en marbre. Cette grille,
 laquelle sa masse norme donnait quelque chose de terrible, s'levait derrire le grand autel, et sparait le choeur des religieuses de l'glise ouverte
 tous les fidles.

Jules se disait que derrire cette grille dore se trouvaient, durant les offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette glise intrieure pouvait se rendre
 toute heure du jour une religieuse ou une pensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance connue de tout le monde qu'taient fondes les esprances du pauvre amant.

Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le ct intrieur de la grille; mais ce voile, pensa Jules, ne doit gure intercepter la vue des pensionnaires regardant dans l'glise du public, puisque moi, qui ne puis en approcher qu'
 une certaine distance, j'aperois fort bien,
 travers le voile, les fentres qui clairent le choeur, et que je puis distinguer jusqu'aux moindres dtails de leur architecture. Chaque barreau de cette grille magnifiquement dore portait une forte pointe dirige contre les assistants.

Jules choisit une place trs apparente, vis-
-vis la partie gauche de la grille, dans le lieu le plus clair; l
 il passait sa vie
 entendre des messes. Comme il ne se voyait entour que de paysans, il esprait tre remarqu, mme
 travers le voile noir qui garnissait l'intrieur de la grille. Pour la premire fois de sa vie, ce jeune homme simple cherchait l'effet; sa mise tait recherche, il faisait de nombreuses aumnes en entrant dans l'glise et en sortant. Ses gens et lui entouraient de prvenances tous les ouvriers et petits fournisseurs qui avaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que le troisime jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre
 Hlne. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeurs converses charges d'acheter une partie des approvisionnements du couvent; l'une d'elles avait des relations avec un petit marchand. Un des soldats de Jules, qui avait t moine, gagna l'amiti du marchand, et lui promit un sequin pour chaque lettre qui serait remise
 la pensionnaire Hlne de Campireali.

- Quoi! dit le marchand
 la premire ouverture qu'on lui fit sur cette affaire, une lettre
 la femme du brigand!

Ce nom tait dj
 tabli dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours qu'Hlne y tait arrive: tant ce qui donne prise
 l'imagination court rapidement chez ce peuple passionn pour tous les dtails exacts!

Le petit marchand ajouta:

- Au moins, celle-ci est marie! Mais combien de nos dames n'ont pas cette excuse, et reoivent du dehors bien autre chose que des lettres.

Dans cette premire lettre, Jules racontait avec des dtails infinis tout ce qui s'tait pass dans la journe fatale marque par la mort de Fabio: "Me hassez-vous?"disait-il en terminant.

Hlne rpondit par une ligne que, sans har personne, elle allait employer tout le reste de sa vie
 tcher d'oublier celui par qui son frre avait pri.

Jules se hta de rpondre; aprs quelques invectives contre la destine, genre d'esprit imit de Platon et alors
 la mode:

"Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu
 nous transmise dans les saintes Ecritures? Dieu dit: La femme quittera sa famille et ses parents pour suivre son poux. Oserais-tu prtendre que tu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme l'aube paraissait dj
 derrire le Monte Cavi, tu te jetas
 mes genoux; je voulus bien t'accorder grce; tu tais
 moi, si je l'eusse voulu; tu ne pouvais rsister
 l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout
 coup il me sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais fait depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvais avoir de plus cher au monde, tu pouvais me rpondre, quoique tu ne le fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acte extrieur, pouvaient bien n'tre qu'imaginaires. Une ide, cruelle pour moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'tait pas pour rien que le hasard me prsentait l'occasion de sacrifier
 ton intrt la plus grande flicit que j'eusse jamais pu rver. Tu tais dj
 dans mes bras et sans dfense, souviens-t'en; ta bouche mme n'osait refuser. A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi et, par un hasard miraculeux, ce son parvint jusqu'
 nous. Tu me dis: Fais ce sacrifice
 la sainte Madone, cette mre de toute puret. J'avais dj
, depuis un instant, l'ide de ce sacrifice suprme, le seul rel que j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que la mme ide te ft apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, je l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entier pour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de la Madone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi, perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu quelque intervention surnaturelle, comment cet Angelus ft parvenu de si loin jusqu'
 nous, par-dessus les sommets des arbres d'une moiti de la fort, agits en ce moment par la brise du matin? Alors, tu t'en souviens, tu te mis
 mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein la croix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est l
 devant moi, et sur ta damnation ternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamais te trouver, que quelque vnement qui pt jamais arriver, aussitt que je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais
 ma disposition entire, comme tu y tais
 l'instant o l'Ave Maria du Monte Cavi vint de si loin frapper ton oreille. Ensuite nous dmes dvotement deux Ave et deux Pater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu l'as oubli, comme je le crains, par ta damnation ternelle, je t'ordonne de me recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couvent de la Visitation."

L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres crites par Jules Branciforte aprs celle-ci; mais il donne seulement des extraits des rponses d'Hlne de Campireali. Aprs deux cent soixante-dix-huit ans couls, nous sommes si loin des sentiments d'amour et de religion qui remplissent ces lettres, que j'ai craint qu'elles ne fissent longueur.

Il parait par ces lettres qu'Hlne obit enfin
 l'ordre contenu dans celle que nous venons de traduire en l'abrgeant. Jules trouva le moyen de s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il se dguisa en femme. Hlne le reut, mais seulement
 la grille d'une fentre du rez-de-chausse donnant sur le jardin. A son inexprimable douleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et mme si passionne autrefois, tait devenue comme une trangre pour lui, elle le traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elle avait cd presque uniquement
 la religion du serment. L'entrevue fut courte: aprs quelques instants, la fiert de Jules, peut-tre un peu excite par les vnements qui avaient eu lieu depuis quinze jours, parvint
 l'emporter sur sa douleur profonde.

"Je ne vois plus devant moi, dit-il part soi, que le tombeau de cette Hlne qui, dans Albano, semblait s'tre donne moi pour la vie."

Aussitt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les tournures polies qu'Hlne prenait pour lui adresser la parole inondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un changement si naturel, disait-elle, aprs la mort d'un frre, Jules lui dit en parlant fort lentement:

- Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un jardin, vous n'tes point
 genoux devant moi, comme vous l'tiez une demi-minute aprs que nous emes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi. Oubliez votre serment si vous pouvez, quant
 moi, je n'oublie rien; Dieu vous assiste!

En disant ces mots, il quitta la fentre grille auprs de laquelle il et pu rester encore prs d'une heure. Qui lui et dit un instant auparavant qu'il abrgerait volontairement cette entrevue tant dsire! Ce sacrifice dchirait son me; mais il pensa qu'il pourrait bien mriter le mpris mme d'Hlne s'il rpondait
 ses politesses autrement qu'en la livrant
 ses remords.

Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitt, il monta cheval en donnant l'ordre ses soldats de l'attendre Castro une semaine entire, puis de rentrer la fort; il tait ivre de dsespoir. D'abord il marcha vers Rome.

- Quoi! je m'loigne d'elle! se disait-il
 chaque pas; quoi! nous sommes devenus trangers l'un
 l'autre! O Fabio! combien tu es veng!

La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colre, il poussa son cheval
 travers champs, et dirigea sa course vers la plage dserte et inculte qui rgne le long de la mer. Quand il ne fut plus troubl par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait le sort, il respira: la vue de ce lieu sauvage tait d'accord avec son dsespoir et diminuait sa colre; alors il put se livrer
 la contemplation de sa triste destine.

"A mon ge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme!"

A cette triste pense, il sentit redoubler son dsespoir; il vit trop bien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait le supplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une autre qu'Hlne: cette ide le dchirait.

Il fut pris d'un accs de rire amer.

"Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces hros de l'Arioste qui voyagent seuls parmi des pays dserts, lorsqu'ils ont
 oublier qu'ils viennent de trouver leur perfide matresse dans les bras d'un autre chevalier… Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant en larmes aprs cet accs de rire fou; son infidlit ne va pas jusqu'
 en aimer un autre. Cette me vive et pure s'est laiss garer par les rcits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a reprsent
 ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expdition que dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frre. On sera all plus loin: on m'aura prt ce calcul sordide, qu'une fois son frre mort, elle devenait seule hritire de biens immenses… Et moi, j'ai eu la sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux sductions de mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bien malheureux, le ciel m'a fait aussi bien dpourvu de sens pour diriger ma vie! Je suis un tre bien misrable, bien mprisable! ma vie n'a servi
 personne, et moins
 moi qu'
 tout autre."

A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce sicle-l : son cheval marchait sur l'extrme bord du rivage, et quelquefois avait les pieds mouills par l'onde; il eut l'ide de le pousser dans la mer et de terminer ainsi le sort affreux auquel il tait en proie. Que ferait-il dsormais, aprs que le seul tre au monde qui lui et jamais fait sentir l'existence du bonheur venait de l'abandonner? Puis tout coup une ide l'arrta.

"Que sont les peines que j'endure, se dit-il, compares celles que je souffrirai dans un moment, une fois cette misrable vie termine? Hlne ne sera plus pour moi simplement indiffrente comme elle l'est en ralit; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque jeune seigneur romain riche et considr; car, pour dchirer mon me, les dmons chercheront les images les plus cruelles, comme c'est leur devoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hlne, mme dans ma mort; bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sr moyen que pourra trouver la puissance ternelle pour me punir de l'affreux pch que j'aurai commis."

Pour achever de chasser la tentation Jules se mit rciter dvotement des Ave Maria. C'tait en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prire consacre la Madone, qu'il avait t sduit autrefois, et entran une action gnreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grande faute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et exprimer toute l'ide qui s'tait empare de son esprit.

"Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tomb dans une fatale erreur, ne doit-elle pas, par un effet de sa justice infinie, faire natre quelque circonstance qui me rende le bonheur?"

Cette ide de la justice de la Madone chassa peu
 peu le dsespoir. Il leva la tte et vit en face de lui, derrire Albano et la fort, ce Monte Cavi couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave Maria du matin l'avait conduit
 ce qu'il appelait maintenant son infme duperie. L'aspect imprvu de ce saint lieu le consola.

"Non, s'cria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si Hlne avait t ma femme, comme son amour le permettait et comme le voulait ma dignit d'homme, le rcit de la mort de son frre aurait trouv dans son me le souvenir du lien qui l'attachait
 moi. Elle se ft dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, sur un champ de bataille, m'a plac vis-
-vis de Fabio. Il avait deux ans de plus que moi; il tait plus expert dans les armes, plus hardi de toutes faons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver
 ma femme que ce n'tait point moi qui avais cherch ce combat. Elle se ft rappel que je n'avais jamais prouv le moindre sentiment de haine contre son frre, mme lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens qu'
 notre premier rendez-vous, aprs mon retour de Rome, je lui disais: Que veux-tu? l'honneur le voulait; je ne puis blmer un frre!"

Rendu
 l'esprance par sa dvotion
 la Madone, Jules poussa son cheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il la trouva prenant les armes: on se portait sur la route de Naples
 Rome par le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec ses soldats. On ne se battit point ce jour-l
. Jules ne demanda point pourquoi l'on avait march, peu lui importait. Au moment o il se vit
 la tte de ses soldats, une nouvelle vue de sa destine lui apparut.

"Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter Castro; Hlne est probablement moins coupable que ma colre ne se l'est figur. Non, elle ne peut avoir cess de m'appartenir, cette me si nave et si pure, dont j'ai vu natre les premires sensations d'amour! Elle tait pntre pour moi d'une passion si sincre! Ne m'a-t-elle pas offert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nous faire marier par un moine de Monte Cavi? A Castro, j'aurais d, avant tout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment la passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que n'ai-je un ami pour implorer un conseil! La mme dmarche
 faire me parat excrable et excellente
 deux minutes de distance!"

Le soir de cette journe, comme l'on quittait la grande route pour rentrer dans la fort, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'il pouvait rester encore quelques jours o il savait.

- Va-t'en
 tous les diables! lui cria Fabrice crois-tu que ce soit le moment de m'occuper d'enfantillages?

Une heure aprs, Jules repartit pour Castro. Il retrouva ses gens; mais il ne savait comment crire
 Hlne, aprs la faon hautaine dont il l'avait quitte. Sa premire lettre ne contenait que ces mots: "Voudra-t-on me recevoir la nuit prochaine?"

On peut venir, fut aussi toute la rponse.

Aprs le dpart de Jules, Hlne s'tait crue
 jamais abandonne. Alors elle avait senti toute la porte du raisonnement de ce pauvre jeune homme si malheureux; elle tait sa femme avant qu'il n'et eu le malheur de rencontrer son frre sur un champ de bataille.

Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui lui avaient sembl si cruelles lors de la premire entrevue. Hlne ne parut
 la vrit que retranche derrire sa fentre grille; mais elle tait tremblante, et, comme le ton de Jules tait fort rserv et que ses tournures de phrases* taient presque celles qu'il et employes avec une trangre, ce fut le tour d'Hlne de sentir tout ce qu'il y a de cruel dans le ton presque officiel lorsqu'il succde
 la plus douce intimit. Jules, qui redoutait surtout d'avoir l'me dchire par quelque mot froid s'lanant du coeur d'Hlne, avait pris le ton d'un avocat pour prouver qu'Hlne tait sa femme bien avant le fatal combat des Ciampi. Hlne le laissait parler, parce qu'elle craignait d'tre gagne par les larmes, si elle lui rpondait autrement que par des mots brefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea son ami
 revenir le lendemain. Cette nuit-l
, veille d'une grande fte, les matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait tre dcouverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux sortit du jardin profondment pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point de savoir s'il avait t bien ou mal reu; et, comme les ides militaires, inspires par les conversations avec ses camarades, commenaient
 germer dans sa tte:
* En Italie, la faon d'adresser la parole par tu, par voi ou par lei, marque le degr d'intimit. Le tu, reste du latin, a moins de porte que parmi nous.

"Un jour, se dit-il, il faudra peut-tre en venir
 enlever Hlne."

Et il se mit
 examiner les moyens de pntrer de vive force dans ce jardin. Comme le couvent tait fort riche et fort bon
 ranonner, il avait
 sa solde un grand nombre de domestiques la plupart anciens soldats, on les avait logs dans une sorte de caserne dont les fentres grilles donnaient sur le passage troit qui, de la porte extrieure du couvent, perce au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts pieds de haut, conduisait
 la porte intrieure garde par la soeur tourire. A gauche de ce passage troit s'levait la caserne,
 droite le mur du jardin haut de trente pieds. La faade du couvent, sur la place, tait un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la porte extrieure et une seule petite fentre par laquelle les soldats voyaient les dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand mur noir perc uniquement d'une porte renforce par de larges bandes de tle attaches par d'normes clous, et d'une seule petite fentre de quatre pieds de hauteur sur dix-huit pouces de large.

Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long rcit des entrevues successives que Jules obtint d'Hlne. Le ton que les deux amants avaient ensemble tait redevenu parfaitement intime, comme autrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hlne n'avait jamais voulu consentir descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouva profondment pensive: sa mre tait arrive de Rome pour la voir, et venait s'tablir pour quelques jours dans le couvent. Cette mre tait si tendre, elle avait toujours eu des mnagements si dlicats pour les affections qu'elle supposait sa fille, que celle-ci sentait un remords profond d'tre oblige de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamais lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait prive de son fils? Hlne finit par avouer franchement Jules que, si cette mre si bonne pour elle l'interrogeait d'une certaine faon, jamais elle n'aurait la force de lui rpondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa position; son sort dpendait du hasard qui pouvait dicter un mot la signora de Campireali. La nuit suivante il parla ainsi d'un air rsolu:

- Demain je viendrai de meilleure heure, je dtacherai une des barres de cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une glise de la ville, o un prtre
 moi dvou nous mariera. Avant qu'il ne soit jour, vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme, je n'aurai plus de crainte, et, si votre mre l'exige comme une expiation de l'affreux malheur que nous dplorons tous galement, je consentirai
 tout, ft-ce mme
 passer plusieurs mois sans vous voir.

Comme Hlne paraissait consterne de cette proposition, Jules ajouta:

- Le prince me rappelle auprs de lui; l'honneur et toutes sortes de raisons m'obligent partir. Ma proposition est la seule qui puisse assurer notre avenir; si vous n'y consentez pas, sparons-nous pour toujours, ici, dans ce moment. Je partirai avec le remords de mon imprudence. J'ai cru votre parole d'honneur, vous tes infidle au serment le plus sacr, et j'espre qu' la longue le juste mpris inspir par votre lgret pourra me gurir de cet amour qui depuis trop longtemps fait le malheur de ma vie.

Hlne fondit en larmes:

- Grand Dieu! s'criait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mre!

Elle consentit enfin la proposition qui lui tait faite.

- Mais, ajouta-t-elle, on peut nous dcouvrir l'aller ou au retour, songez au scandale qui aurait lieu, pensez l'affreuse position o se trouverait ma mre; attendons son dpart? qui aura lieu dans quelques Jours.

- Vous tes parvenue
 me faire douter de la chose qui tait pour moi la plus sainte et la plus sacre: ma confiance dans votre parole. Demain soir nous serons maris, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la dernire fois, de ce ct-ci du tombeau.

La pauvre Hlne ne put rpondre que par des larmes; elle tait surtout dchire par le ton dcid et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc rellement mrit son mpris? C'tait donc l
 cet amant autrefois si docile et si tendre! Enfin elle consentit
 ce qui lui tait ordonn. Jules s'loigna. De ce moment, Hlne attendit la nuit suivante dans les alternatives de l'anxit la plus dchirante. Si elle se ft prpare
 une mort certaine, sa douleur et t moins poignante; elle et pu trouver quelque courage dans l'ide de l'amour de Jules et de la tendre affection de sa mre. Le reste de cette nuit se passa dans les changements de rsolution les plus cruels . Il y avait des moments o elle voulait tout dire
 sa mre. Le lendemain, elle tait tellement ple. lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes ses sages rsolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'criant:

- Que se passe-t-il? grand Dieu! dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tu es sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonais dans le cour, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel que je te vois garder avec moi.

L'extrme tendresse de sa mre tait si vidente aux yeux d'Hlne, elle voyait si clairement qu'au lieu d'exagrer ses sentiments, elle cherchait en modrer l'expression, qu'enfin l'attendrissement la gagna, elle tomba ses genoux. Comme sa mre, cherchant quel pouvait tre le secret fatal, venait de s'crier qu'Hlne fuirait sa prsence, Hlne rpondit que, le lendemain et tous les jours suivants, elle passerait sa vie auprs d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas lui en demander davantage.

Ce mot indiscret fut bientt suivi d'un aveu complet. La signora de Campireali eut horreur de savoir si prs d'elle le meurtrier de son fils. Mais cette douleur fut suivie d'un lan de joie bien vive et bien pure. Qui pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que sa fille n'avait jamais manqu
 ses devoirs?

Aussitt tous les desseins de cette mre prudente changrent du tout au tout; elle se crut permis d'avoir recours
 la ruse envers un homme qui n'tait rien pour elle. Le coeur d'Hlne tait dchir par les mouvements de passion les plus cruels: la sincrit de ses aveux fut aussi grande que possible; cette me bourrele avait besoin d'panchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, se croyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs
 rapporter ici. Elle prouva sans peine
 sa malheureuse fille qu'au lieu d'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'une femme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, si elle voulait diffrer seulement de huit jours l'acte d'obissance qu'elle devait
 un amant si gnreux.

Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposerait
 son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hlne avait t marie
 Jules. La crmonie avait t accomplie la nuit mme o, dguise sous un habit religieux, elle avait rencontr son pre et son frre sur les bords du lac, dans le chemin taill dans le roc qui suit les murs du couvent des Capucins. La mre se garda bien de quitter sa fille de toute cette journe, et enfin, sur le soir, Hlne crivit
 son amant une lettre nave et, selon nous, bien touchante, dans laquelle elle lui racontait les combats qui avaient dchir son coeur. Elle finissait par lui demander
 genoux un dlai de huit jours: " En t'crivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma mre attend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Je crois te voir irrit, tes yeux me regardent avec haine, mon coeur est dchir des remords les plus cruels. Tu diras que j'ai un caractre bien faible, bien pusillanime, bien mprisable; je te l'avoue, mon cher ange. Mais figure-toi ce spectacle: ma mre, fondant en larmes, tait presque
 mes genoux. Alors il a t impossible pour moi de ne pas lui dire qu'une certaine raison m'empchait de consentir
 sa demande; et, une fois que je suis tombe dans la faiblesse de prononcer cette parole imprudente, je ne sais ce qui s'est pass en moi, mais il m'est devenu impossible de ne pas raconter tout ce qui s'tait pass entre nous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon me, dnue de toute force, avait besoin d'un conseil. J'esprais le rencontrer dans les paroles d'une mre… J'ai trop oubli, mon ami, que cette mre si chrie avait un intrt contraire au tien. J'ai oubli mon premier devoir, qui est de t'obir, et apparemment que je ne suis pas capable de sentir l'amour vritable, que l'on dit suprieur
 toutes les preuves. Mprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas de m'aimer. Enlve-moi si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si ma mre ne se ft pas trouve prsente au couvent, les dangers les plus horribles, la honte mme, rien au monde n'aurait pu m'empcher d'obir
 tes ordres. Mais cette mre est si bonne! elle a tant de gnie! elle est si gnreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai racont dans le temps; lors de la visite que mon pre fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres que je n'avais plus aucun moyen de cacher: puis, le pril pass, elle me les rendit sans vouloir les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Eh bien, toute ma vie elle a t pour moi comme elle fut en ce moment suprme. Tu vois si je devrais l'aimer, et pourtant, en t'crivant (chose horrible
 dire), il me semble que je la hais. Elle a dclar qu'
 cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dans le jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette tente en ce moment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains mme que le dortoir des pensionnaires ne soit ferm
 clef, ainsi que les deux portes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Ces prcautions me mettraient dans l'impossibilit de descendre au jardin, quand mme je croirais une telle dmarche utile pour conjurer ta colre. Ah! comme je me livrerais
 toi dans ce moment, si j'en avais les moyens! comme je courrais
 cette glise o l'on doit nous marier!"

Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquelles j'ai remarqu des raisonnements passionns qui semblent imits de la philosophie de Platon. J'ai supprim plusieurs lgances de ce genre dans la lettre que je viens de traduire.

Jules Branciforte fut bien tonn en la recevant une heure environ avant l'Ave Maria du soir; il venait justement de terminer les arrangements avec le prtre. Il fut transport de colre.

- Elle n'a pas besoin de me conseiller de l'enlever, cette crature faible et pusillanime!

Et il partit aussitt pour la fort de la Faggiola.

Voici quelle tait, de son ct, la position de la signora de Campireali: son mari tait sur son lit de mort, l'impossibilit de se venger de Branciforte le conduisait lentement au tombeau. En vain il avait fait offrir des sommes considrables
 des bravi romains; aucun n'avait voulu s'attaquer
 un des caporaux, comme ils disaient, du prince Colonna: ils taient trop assurs d'tre extermins, eux et leurs familles. Il n'y avait pas un an qu'un village entier avait t brl pour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux des habitants, hommes et femmes, qui cherchaient
 fuir dans la campagne, avaient eu les mains et les pieds lis par des cordes, puis on les avait lancs dans des maisons en flammes.

La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume de Naples; son mari lui avait ordonn d'en faire venir des assassins, mais elle n'avait obi qu'en apparence: elle croyait sa fille irrvocablement lie
 Jules Branciforte. Elle pensait, dans cette supposition, que Jules devait aller faire une campagne ou deux dans les armes espagnoles, qui alors faisaient la guerre aux rvolts de Flandre. S'il n'tait pas tu, ce serait, pensait-elle, une marque que Dieu ne dsapprouvait pas un mariage ncessaire; dans ce cas, elle donnerait
 sa fille les terres qu'elle possdait dans le royaume de Naples; Jules Branciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec sa femme passer quelques annes en Espagne. Aprs toutes ces preuves peut-tre elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait chang d'aspect par l'aveu de sa fille: le mariage n'tait plus une ncessit: bien loin de l
, et, pendant qu'Hlne crivait
 son amant la lettre que nous avons traduite, la signora de Campireali crivait
 Pescara et
 Chieti, ordonnant
 ses fermiers de lui envoyer
 Castro des gens srs et capables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissait de venger la mort de son fils Fabio, leur jeune matre. Le courrier porteur de ces lettres partit avant la fin du jour.

V

Mais, le surlendemain, Jules tait de retour
 Castro, il amenait huit de ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer
 la colre du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes
 Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelques braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son entreprise, car!e couvent tait comme un chteau fort.

Il s'agissait de passer par force ou par adresse la premire porte du couvent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'levaient les fentres grilles d'une sorte de caserne o les religieuses avaient plac trente ou quarante domestiques, anciens soldats. De ces fentres grilles partirait un feu bien nourri ds que l'alarme serait donne.

L'abbesse rgnante, femme de tte, avait peur des exploits des chefs Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui rgnaient en cents hommes dtermins, occupant l'improviste une petite ville telle que Castro, et croyant le couvent rempli d'or?

D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravi dans la caserne gauche du passage qui conduisait la seconde porte du couvent; droite de ce passage il y avait un grand mur impossible percer; au bout du passage on trouvait une porte en fer ouvrant sur un vestibule colonnes; aprs ce vestibule tait la grande cour du couvent, droite le jardin. Cette porte en fer tait garde par la tourire.

Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva trois lieues de Castro, il s'arrta dans une auberge carte pour laisser passer les heures de la grande chaleur. L seulement il dclara son projet; ensuite il dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait attaquer.

- A neuf heures du soir, dit-il
 ses hommes, nous souperons hors la ville;
 minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades, qui nous attendent prs du couvent. L'un d'eux, qui sera
 cheval, jouera le rle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de Campireali auprs de son mari, qui se meurt. Nous tcherons de passer sans bruit la premire porte du couvent que voil
 au milieu de la caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous commencions la guerre
 la premire porte, les bravi des religieuses auraient trop de facilit
 nous tirer des coups d'arquebuse pendant que nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant que nous parcourrions l'troit passage qui conduit de la premire porte
 la seconde. Cette seconde porte est en fer mais j'en ai la clef.

"Il est vrai qu'il y a d'normes bras de fer ou valets, attachs au mur par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis
 leur place, empchent les deux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fer sont trop pesantes pour que la soeur tourire puisse les manoeuvrer, jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai pass plus de dix fois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sans encombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon but est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devons faire usage des armes qu'
 la dernire extrmit. Si nous commencions la guerre avant d'arriver
 cette seconde porte en barreaux de fer, la tourire ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers de soixante-dix ans, qui logent dans l'intrieur du couvent, et les vieillards mettraient
 leur place ces bras de fer dont je vous ai parl. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au-del
 de cette porte, dmolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tous les cas, je m'avancerai vers cette porte le premier. Un des jardiniers est pay par moi; mais je me suis bien gard, comme vous le pensez, de lui parler de mon projet d'enlvement. Cette seconde porte passe, on tourne
 droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se prsentera. Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos pes et de vos dagues, le moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourrait nous attaquer
 la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme vous, je ne me fisse fort de traverser cette bicoque: personne, certes, n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des arquebuses, et ils tireraient des fentres. En ce cas, il faudrait longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le jardin du couvent, vous
 voix basse
 tout homme qui se prsentera: Retirez-vous; vous tuerez
 coups de dague tout ce qui n'obira pas
 l'instant. Je monterai dans le couvent par la petite porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront prs de moi, trois minutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nous porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitt nous sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de vous prs de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse, de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir
 distance.

Jules rpta deux fois cette explication.

- Avez-vous bien compris? dit-il ses gens. Il fera nuit sous ce vestibule; droite le jardin, gauche la cour; il ne faudra pas se tromper.

- Comptez sur nous! s'crirent les soldats.

Puis ils allrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda la permission de parler au capitaine.

- Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie. J'ai dj
 forc deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisime, mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige
 dtruire le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer que les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue opration; ils vous tueront sept
 huit hommes
 coups d'arquebuse, et alors on peut nous enlever la femme au retour. C'est ce qui nous est arriv dans un couvent prs de Bologne: on nous tua cinq hommes, nous en tumes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose
 Votre Seigneurie deux choses: je connais quatre paysans des environs de cette auberge o nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et qui pour un sequin se battront toute la nuit comme des lions. Peut-tre ils voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le pch est pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voil
 tout. Ma seconde proposition est ceci: une il tait mdecin quand il tua son beau-frre, et prit la macchia (la fort). Vous pouvez l'envoyer une heure avant la nuit,
 la porte du couvent; il demandera du service, et fera si bien qu'on l'admettra dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; de plus, il est bien capable de mouiller la corde
 feu de leurs arquebuses.

Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-ci s'en allait, il ajouta:

- Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et, de plus, ce couvent est sous la protection immdiate de la Madone…

- Je vous entends! s'cria Jules comme rveill par ce mot. Restez avec moi.

Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette prire dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.

Comme minuit sonnait, Jules, qui tait entr seul dans Castro sur les onze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec ses huit soldats, auxquels s'taient joints trois paysans bien arms, il les runit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi
 la tte de seize hommes dtermins deux taient dguiss en domestiques, ils avaient pris une grande blouse de toile noire pour cacher leurs giaour (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.

A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rle de courrier, arriva au galop
 la porte du couvent, faisant grand bruit et criant qu'on ouvrt sans dlai
 un courrier envoy par le cardinal. Il vit avec plaisir que les soldats qui lui rpondaient par la petite fentre,
 ct de la premire porte, taient plus qu'
 demi ivres. Suivant l'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat alla porter ce nom
 la tourire, qui avait la clef de la seconde porte, et devait rveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La rponse se fit attendre trois mortels quarts d'heure; pendant ce temps Jules eut beaucoup de peine
 maintenir sa troupe dans le silence: quelques bourgeois commenaient mme
 ouvrir timidement leurs fentres, lorsqu'enfin arriva la rponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans le corps de garde, au moyen d'une chelle de cinq ou six pieds de longueur, qu'on lui tendit de la petite fentre, les bravi du couvent ne voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte, il monta, suivi des deux soldats dguiss en domestiques. En sautant de la fentre dans le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde tait ivre, grce
 ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques de la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pour lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouv de bonne eau-de-vie
 acheter, et demandaient
 monter pour ne pas s'ennuyer tout seuls sur la place; ce qui fut accord
 l'unanimit. Pour lui, accompagn de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps de garde, conduisait dans le passage.

- Tche d'ouvrir la grande porte, dit-il
 Ugone.

Lui-mme arriva fort paisiblement
 la porte de fer. L
, il trouva la bonne tourire, qui lui dit que, comme il tait minuit pass, s'il entrait dans le couvent, l'abbesse serait oblige d'en crire
 l'vque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dpches
 une petite soeur que l'abbesse avait envoye pour les prendre. A quoi Jules rpondit que, dans le dsordre qui avait accompagn l'agonie imprvue du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre de crance crite par le mdecin, et qu'il devait donner tous les dtails de vive voix
 la femme du malade et
 sa fille, si ces dames taient encore dans le couvent, et, dans tous les cas,
 madame l'abbesse. La tourire alla porter ce message. Il ne restait auprs de la porte que la jeune soeur envoye par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec elle, passa les mains
 travers les gros barreaux de fer de la porte, et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La soeur, qui tait fort timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, qui voyait qu'un temps considrable se passait, eut l'imprudence de lui offrir une poigne de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il tait trop fatigu pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait une sottise, dit l'historien: c'tait avec le fer et non avec de l'or qu'il fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le coeur: rien de plus facile que de saisir la soeur, elle n'tait pas
 un pied de lui de l'autre ct de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille prit l'alarme. Elle a dit depuis qu'
 la faon dont Jules lui parlait, elle avait bien compris que ce n'tait pas un simple courrier: c'est l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoir un rendez-vous, et elle tait dvote. Saisie d'horreur, elle se mit
 agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui tait dans la grande cour, et qui fit aussitt un tapage
 rveiller les morts.

- La guerre commence, dit Jules
 ses gens, garde
 vous!

Il prit sa clef, et, passant le bras
 travers les barreaux de fer, ouvrit la porte, au grand dsespoir de la jeune soeur, qui tomba
 genoux et se mit
 rciter des Ave Maria en criant au sacrilge. Encore
 ce moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le courage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche.

Au mme instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage, derrire lui. une le restant des soldats entrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de garde, moins ivre que les autres, s'approcha d'une des fentres grilles, et, dans son tonnement de voir tant de gens dans le passage, leur dfendit d'avancer en jurant. Il fallait ne pas rpondre et continuer
 marcher vers la porte de fer; c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait le dernier de tous, et qui tait un des paysans recruts dans l'aprs-midi, tira un coup de pistolet
 ce domestique du couvent qui parlait par la fentre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les cris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, rveillrent les soldats du couvent qui passaient cette nuit-l
 dans leurs lits, et n'avaient pas pu goter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couvent sautrent dans le passage
 demi nus, et se mirent
 attaquer vertement les soldats de Branciforte.

Comme nous l'avons dit, ce bruit commena au moment o Jules venait d'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se prcipita dans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier des pensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet. Ses deux soldats tombrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces coups de pistolet avaient t tirs par les gens de la signora de Campireali, qui, d'aprs ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, ce autoriss par une permission qu'elle avait obtenue de l'vque. Jules courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin, communiquait l'escalier des pensionnaires. Il fit tout au monde pour l'branler, mais elle tait solidement ferme. Il chercha ses gens, qui n'eurent garde de rpondre, ils mouraient; il rencontra dans l'obscurit profonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se dfendit coups de dague.

Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses soldats; il trouva cette porte ferme: les deux bras de fer si lourds avaient t mis en place et cadenasss par les vieux jardiniers qu'avait rveills la cloche de la petite soeur.

"Je suis coup", se dit Jules.

Il le dit
 ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un des cadenas avec son pe: s'il et russi, il enlevait un des bras de fer et ouvrait un des vantaux de la porte. Son pe se cassa dans l'anneau du cadenas; au mme instant il fut bless
 l'paule par un des domestiques venus du jardin; il se retourna, et, accul contre la porte de fer, il se sentit attaqu par plusieurs hommes. Il se dfendait avec sa dague; par bonheur, comme l'obscurit tait complte, presque tous les coups d'pe portaient dans sa cotte de mailles. Il fut bless douloureusement au genou; il s'lana sur un des hommes qui s'tait trop fendu pour lui porter ce coup d'pe, il le tua d'un coup de dague dans la figure, et eut le bonheur de s'emparer de son pe. Alors il se crut sauv; il se plaa au ct gauche de la porte, du ct de la cour. Ses gens qui taient accourus tirrent cinq ou six coups de pistolet
 travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques. On n'y voyait sous ce vestibule qu'
 la clart produite par les coups de pistolet.

- Ne tirez pas de mon ct! criait Jules
 ses gens.

- Vous voil
 pris comme dans une souricire, lui dit le caporal d'un grand sang-froid, parlant
 travers les barreaux; nous avons trois hommes tus. Nous allons dmolir le jambage de la porte du ct oppos
 celui o vous tes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur nous; il parat qu'il y a des ennemis dans le jardin?

- Les coquins de domestiques de Campireali, dit Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigs sur le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin, furent tirs sur eux. Jules se rfugia dans la loge de la tourire, qui tait
 gauche en entrant;
 sa grande joie, il y trouva une lampe presque imperceptible qui brlait devant l'image de la Madone; il la prit avec beaucoup de prcautions pour ne pas l'teindre; il s'aperut avec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui le faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.

En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnatre, dans une femme qui tait vanouie sur un fauteuil de bois, la petite Marietta, la camriste de confiance d'Hlne, il la secoua vivement.

- Eh quoi! seigneur Jules, s'cria-t-elle en pleurant, est-ce que vous voulez tuer la Marietta, votre amie?

- Bien loin de l ; dis Hlne que je lui demande pardon d'avoir troubl son repos et qu'elle se souvienne de l'Ave Maria du Monte Cavi. Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est un peu tach de sang; lave-le avant de le lui donner.

A ce moment, il entendit une dcharge de coups d'arquebuse dans le passage; les bravi des religieuses attaquaient ses gens.

- Dis-moi donc o est la clef de la petite porte? dit-il la Marietta.

- Je ne la vois pas; mais voici les clefs des cadenas des bras de fer qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir.

Jules prit les clefs et s'lana hors de la loge.

- Ne travaillez plus dmolir la muraille, dit-il ses soldats, j'ai enfin la clef de la porte.

Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir un cadenas avec l'une des petites clefs; il s'tait tromp de clef, il prit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment o il soulevait le bras de fer, il reut presque
 bout portant un coup de pistolet dans le bras droit. Aussitt il sentit que ce bras lui refusait le service.

- Soulevez le volet de fer, cria-t-il
 ses gens.

Il n'avait pas besoin de le leur dire.

A la clart du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrmit recourbe du bras de fer
 moiti hors de l'anneau attach
 la porte. Aussitt trois ou quatre mains vigoureuses soulevrent le bras de fer; lorsque son extrmit fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. ontre le caporal entra, et dit
 Jules en parlant fort bas:

- Il n'y a plus rien
 faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre sans blessures, cinq sont morts.

- J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'vanouir, dites-leur de m'emporter.

Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde tirrent trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort. Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donn par Jules, il appela par leurs noms deux soldats qui enlevrent le capitaine. Comme il ne s'vanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin,
 la petite porte. Cet ordre fit jurer ls soldats; ils obirent toutefois.

- Cent sequins
 qui ouvre cette porte! s'cria Jules.

Mais elle rsista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieux jardiniers, tabli une fentre du second tage, leur tirait force coups de pistolet, qui servaient clairer leur marche.

Aprs les efforts inutiles contre la porte, Jules s'vanouit tout fait; une Pour lui. il entra dans la loge de la soeur tourire, il jeta la porte la petite Marietta en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de ne jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassa quelques chaises et mit le feu la chambre. Quand il vit le feu bien allum, il se sauva toutes jambes, au milieu des coups d'arquebuse tirs par les bravi du couvent.

Ce ne fut qu'
 plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva le capitaine, entirement vanoui, qu'on emportait
 toute course. Quelques minutes aprs on tait hors de la ville. une il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans la ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en cinq minutes.

- Tchez de retrouver vos camarades blesss, leur dit-il, sortez de la ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Si vous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas.

Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait ` trois lieues de la ville, et le soleil tait dj fort lev sur l'horizon. une

- Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois blesss. Deux paysans qui ont survcu ont reu deux sequins de gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoy les deux hommes non blesss au bourg voisin chercher un chirurgien.

Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientt mont sur un ne magnifique; il avait fallu le menacer de mettre le feu
 sa maison pour le dcider
 marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-vie pour le mettre en tat d'agir, tant sa peur tait grande. Enfin il se mit
 l'ouvre; il dit
 Jules que ses blessures n'taient d'aucune consquence.

- Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il mais elle vous fera boiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendant quinze jours ou trois semaines.

Le chirurgien pansa les soldats blesss. une on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actions de grces; puis, sous prtexte de le remercier, on lui fit boire une telle quantit d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondment. C'tait ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, on enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sa poche: c'tait le prix de son ne sur lequel on plaa Jules et l'un des soldats bless la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur dans une ruine antique au bord d'un tang; on marcha toute la nuit en vitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le surlendemain au lever du soleil, Jules, port par ses hommes, se rveilla au centre de la fort de la Faggiola, dans la cabane de charbonnier qui tait son quartier gnral.

VI

Le lendemain du combat, les religieuses de la Visitation trouvrent avec horreur neuf cadavres dans leur jardin et dans le passage qui conduisait de la porte extrieure
 la porte en barreaux de fer; huit de leurs bravi taient blesss. Jamais on n'avait eu une telle peur au couvent: parfois on avait bien entendu des coups d'arquebuse tirs sur la place, mais jamais cette quantit de coups de feu tirs dans le jardin, au centre des btiments et sous les fentres des religieuses. L'affaire avait bien dur une heure et demie, et, pendant ce temps, le dsordre avait t
 son comble dans l'intrieur du couvent. Si Jules Branciforte avait eu la moindre intelligence avec quelqu'une des religieuses ou des pensionnaires, il et russi: il suffisait qu'on lui ouvrt l'une des nombreuses portes qui donnent sur le jardin; mais, transport d'indignation et de colre contre ce qu'il appelait le parjure de la jeune Hlne, Jules voulait tout emporter de vive force. Il et cru manquer
 ce qu'il se devait s'il et confi son dessein
 quelqu'un qui pt le redire
 Hlne. Un seul mot, cependant,
 la petite Marietta et suffi pour le succs: elle et ouvert l'une des portes donnant sur le jardin, et un seul homme paraissant dans les dortoirs du couvent, avec ce terrible accompagnement de coups d'arquebuse entendu au-dehors, et t obi
 la lettre. Au premier coup de feu, Hlne avait trembl pour les jours de son amant, et n'avait plus song qu'
 s'enfuir avec lui.

Comment peindre son dsespoir lorsque la petite Marietta lui parla de l'effroyable blessure que Jules avait reue au genou et dont elle avait vu couler le sang en abondance? Hlne dtestait sa lchet et sa pusillanimit:

- J'ai eu la faiblesse de dire un mot ma mre, et le sang de Jules a coul; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime o son courage a tout fait.

Les bravi admis au parloir avaient dit aux religieuses, avides de les couter, que de leur vie ils n'avaient t tmoins d'une bravoure comparable celle du jeune homme habill en courrier qui dirigeait les efforts des brigands. Si toutes coutaient ces rcits avec le plus vif intrt, on peut juger de l'extrme passion avec laquelle Hlne demandait ces bravi des dtails sur le jeune chef des brigands. A la suite des longs rcits qu'elle se fit faire par eux et par les vieux jardiniers, tmoins fort impartiaux, il lui sembla qu'elle n'aimait plus du tout sa mre. Il y eut mme un moment de dialogue fort vif entre ces personnes qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signora de Campireali fut choque des taches de sang qu'elle apercevait sur les fleurs d'un certain bouquet dont Hlne ne se sparait plus un seul instant.

- Il faut jeter ces fleurs souilles de sang.

- C'est moi qui ai fait verser ce sang gnreux, et il a coul parce que j'ai eu la faiblesse de vous dire un mot.

- Vous aimez encore l'assassin de votre frre?

- J'aime mon poux, qui, pour mon ternel malheur, a t attaqu par mon frre.

Aprs ces mots, il n'y eut plus une seule parole change entre la signora de Campireali et sa fille pendant les trois journes que la signora passa encore au couvent.

Le lendemain de son dpart, Hlne russit
 s'chapper, profitant de la confusion qui rgnait aux deux portes du couvent par suite de la prsence d'un grand nombre de maons qu'on avait introduits dans le jardin et qui travaillaient
 y lever de nouvelles fortifications. La petite Marietta et elle s'taient dguises en ouvriers. Mais les bourgeois faisaient une garde svre aux portes de la ville. L'embarras d'Hlne fut assez grand pour sortir. Enfin, ce mme petit marchand qui lui avait fait parvenir les lettres de Branciforte consentit
 la faire passer pour sa fille et
 l'accompagner jusque dans Albano. Hlne y trouva une cachette chez sa nourrice, que ses bienfaits avaient mise
 mme d'ouvrir une petite boutique. A peine arrive, elle crivit
 Branciforte, et la nourrice trouva, non sans de grandes peines, un homme qui voulut bien se hasarder
 s'enfoncer dans la fort de la Faggiola, sans avoir le mot d'ordre des soldats de Colonna.

Le messager envoy par Hlne revint au bout de trois jours, tout effar; d'abord, il lui avait t impossible de trouver Branciforte, et les questions qu'il ne cessait de faire sur le compte du jeune capitaine ayant fini par le rendre suspect, il avait t oblig de prendre la fuite.

"Il n'en faut point douter, le pauvre Jules est mort, se dit Hlne, et c'est moi qui l'ai tu! Telle devait tre la consquence de ma misrable faiblesse et de ma pusillanimit, il aurait d aimer une femme forte, la fille de quelqu'un des capitaines du prince Colonna."

La nourrice crut qu'Hlne allait mourir. Elle monta au couvent des Capucins, voisin du chemin taill dans le roc, o jadis Fabio et son pre avaient rencontr les deux amants au milieu de la nuit. La nourrice parla longtemps son confesseur, et, sous le secret du sacrement, lui avoua que la jeune Hlne de Campireali voulait aller rejoindre Jules Branciforte, son poux, et qu'elle tait dispose placer dans l'glise du couvent une lampe d'argent de la valeur de cent piastres espagnoles.

- Cent piastres! rpondit le moine irrit. Et que deviendra notre couvent, si nous encourons la haine du seigneur de Campireali? Ce n'est pas cent piastres, mais bien mille, qu'il nous a donnes pour tre alls relever le corps de son fils sur le champ de bataille des Ciampi, sans compter la cire.

Il faut dire en l'honneur du couvent que deux moines gs, ayant eu connaissance de la position exacte de la jeune Hlne, descendirent dans Albano, et l'allrent voir dans l'intention d'abord de l'amener de gr ou de force
 prendre son logement dans le palais de sa famille: ils savaient qu'ils seraient richement rcompenss par la signora de Campireali. Tout Albano tait rempli du bruit de la fuite d'Hlne et du rcit des magnifiques promesses faites par sa mre
 ceux qui pourraient lui donner des nouvelles de sa fille. Mais les deux moines furent tellement touchs du dsespoir de la pauvre Hlne, qui croyait Jules Branciforte mort, que, bien loin de la trahir en indiquant
 sa mre le lieu o elle s'tait retire, ils consentirent
 lui servir d'escorte jusqu'
 la forteresse de la Petrella. Hlne et Marietta, toujours dguises en ouvriers, se rendirent
 pied et de nuit
 une certaine fontaine situe dans la fort de la Faggiola,
 une lieue d'Albano. Les moines y avaient fait conduire des mulets, et, quand le jour fut venu, l'on se mit en route pour la Petrella. Les moines que l'on savait protgs par le prince, taient salus avec respect par les soldats qu'ils rencontraient dans la fort; mais il n'en fut pas de mme des deux petits hommes qui les accompagnaient: les soldats les regardaient d'abord d'un oeil fort svre et s'approchaient d'eux, puis clataient de rire et faisaient compliment aux moines sur les grces de leurs muletiers.

- Taisez-vous, impies, et croyez que tout se fait par ordre du prince Colonna, rpondaient les moines en cheminant.

Mais la pauvre Hlne avait du malheur; le prince tait absent de la Petrella, et quand, trois jours aprs,
 son retour, il lui accorda enfin une audience, il se montra trs dur.

- Pourquoi venez-vous ici, mademoiselle? Que signifie cette dmarche mal avise? Vos bavardages de femme ont fait prir sept hommes des plus braves qui fussent en Italie, et c'est ce qu'aucun homme sens ne vous pardonnera jamais. En ce monde, il faut vouloir,- ou ne pas vouloir. C'est sans doute aussi par suite de nouveaux bavardages que Jules Branciforte vient d'tre dclar sacrilge et condamn
 tre tenaill pendant deux heures avec des tenailles rougies au feu, et ensuite brl comme un juif, lui, un des meilleurs chrtiens que je connaisse! Comment et-on pu, sans quelque bavardage infme de votre part, inventer ce mensonge horrible, savoir que Jules Branciforte tait
 Castro le jour de l'attaque du couvent? Tous mes hommes vous diront que ce jour-l
 mme on le voyait
 la Petrella, et que, sur le soir, je l'envoyai
 Velletri.

- Mais est-il vivant? s'criait pour la dixime fois la jeune Hlne fondant en larmes.

- Il est mort pour vous, reprit le prince, vous ne le reverrez jamais. Je vous conseille de retourner
 votre couvent de Castro; tchez de ne plus commettre d'indiscrtions, et je vous ordonne de quitter la Petrella d'ici
 une heure. Surtout ne racontez
 personne que vous m'avez vu, ou je saurai vous punir.

La pauvre Hlne eut l'me navre d'un pareil accueil de la part de ce fameux prince Colonna pour lequel Jules avait tant de respect, et qu'elle aimait parce qu'il l'aimait.

Quoi qu'en voult dire le prince Colonna, cette dmarche d'Hlne n'tait point mal avise. Si elle ft venue trois jours plus tt
 la Petrella, elle y et trouv Jules Branciforte' sa blessure au genou le mettait hors d'tat de marcher, et le prince le faisait transporter au gros bourg d'Avezzano, dans le royaume de Naples. A la premire nouvelle du terrible arrt achet contre Branciforte par le seigneur de Campireali, et qui le dclarait sacrilge et violateur de couvent, le prince avait vu que dans le cas o il s'agirait de protger Branciforte, il ne pouvait plus compter sur les trois quarts de ses hommes. Ceci tait un pch contre la Madone,
 la protection de laquelle chacun de ces brigands croyait avoir des droits particuliers. S'il se ft trouv un baril
 Rome assez os pour venir arrter Jules Branciforte au milieu de la fort de la Faggiola, il aurait pu russir.

En arrivant
 Avezzano, Jules s'appelait Fontana, et les gens qui le transportaient furent discrets. A leur retour
 la Petrella, ils annoncrent avec douleur que Jules tait mort en route, et de ce moment chacun des soldats du prince sut qu'il y avait un coup de poignard dans le coeur pour qui prononcerait ce nom fatal.

Ce fut donc en vain qu'Hlne, de retour dans Albano, crivit lettres sur lettres, et dpensa, pour les faire porter
 Branciforte, tous les sequins qu'elle avait. Les deux moines gs, qui taient devenus ses amis, car l'extrme beaut, dit le chroniqueur de Florence, ne laisse pas d'avoir quelque empire, mme sur les coeurs endurcis par ce que l'gosme et l'hypocrisie ont de plus bas; les deux moines, disons-nous, avertirent la pauvre fille que c'tait en vain qu'elle cherchait
 faire parvenir un mot
 Branciforte: Colonna avait dclar qu'il tait mort, et certes Jules ne reparatrait au monde que quand le prince le voudrait. La nourrice d'Hlne lui annona en pleurant que sa mre venait enfin de dcouvrir sa retraite, et que les ordres les plus svres taient donns pour qu'elle ft transporte de vive force au palais Campireali, dans Albano. Hlne comprit qu'une fois dans ce palais sa prison pouvait tre d'une svrit sans bornes, et que l'on parviendrait
 lui interdire absolument toutes communications avec le dehors, tandis qu'au couvent de Castro elle aurait, pour recevoir et envoyer des lettres, les mmes facilits que toutes les religieuses. D'ailleurs, et ce fut ce qui la dtermina, c'tait dans le jardin de ce couvent que Jules avait rpandu son sang pour elle: elle pourrait revoir ce fauteuil de bois de la tourire, o il s'tait plac un moment pour regarder sa blessure au genou; c'tait l
 qu'il avait donn
 Marietta ce bouquet tach de sang qui ne la quittait plus. Elle revint donc tristement au couvent de Castro, et l'on pourrait terminer ici son histoire: ce serait bien pour elle, et peut-tre aussi pour le lecteur. Nous allons, en effet, assister
 la longue dgradation d'une me noble et gnreuse. Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation , qui dsormais vont l'obsder de toutes parts, remplaceront les mouvements sincres des passions nergiques et naturelles. Le chroniqueur romain fait ici une rflexion pleine de navet: "Parce qu'une femme se donne la peine de faire une belle fille, elle croit avoir le talent qu'il faut pour diriger sa vie, et, parce que lorsqu'elle avait six ans, elle lui disait avec raison: Mademoiselle, redressez votre collerette lorsque cette fille a dix-huit ans et elle cinquante, lorsque cette fille a autant et plus d'esprit que sa mre, celle-ci, emporte par la manie de rgner, se croit le droit de diriger sa vie et mme d'employer le mensonge."Nous verrons que c'est Victoire Carafa, la mre d'Hlne, qui, par une suite de moyens adroits et fort savamment combins, amena la mort cruelle de sa fille si chrie, aprs avoir fait son malheur pendant douze ans, triste rsultat de la manie de rgner.

Avant de mourir, le seigneur de Campireali avait eu la joie de voir publier dans Rome la sentence qui condamnait Branciforte
 tre tenaill pendant deux heures avec des fers rouges dans les principaux carrefours de Rome,
 tre ensuite brl
 petit feu, et ses cendres jetes dans le Tibre. Les fresques du clotre de Sainte-Marie-Nouvelle,
 Florence, montrent encore aujourd'hui comment on excutait ces sentences cruelles envers les sacrilges. En gnral, il fallait un grand nombre de gardes pour empcher le peuple indign de remplacer les bourreaux dans leur office. Chacun se croyait ami intime de la Madone. Le seigneur de Campireali s'tait encore fait lire cette sentence peu de moments avant sa mort, et avait donn
 l'avocat qui l'avait procure sa belle terre situe entre Albano et la mer. Cet avocat n'tait point sans mrite. Branciforte tait condamn
 ce supplice atroce, et cependant aucun tmoin n'avait dit l'avoir reconnu sous les habits de ce jeune homme dguis en courrier, qui semblait diriger avec tant d'autorit les mouvements des assaillants. La magnificence de ce don mit en moi tous les intrigants de Rome. Il y avait alors
 la cour un certain atone (moine), homme profond et capable de tout, mme de forcer le pape
 lui donner le chapeau; il prenait soin des affaires du prince Colonna, et ce client terrible lui valait beaucoup de considration. Lorsque la signora de Campireali vit sa fille de retour
 Castro, elle fit appeler ce atone

- Votre Rvrence sera magnifiquement rcompense, si elle veut bien aider
 la russite de l'affaire fort simple que je vais lui expliquer. D'ici
 peu de jours, la sentence qui condamne Jules Branciforte
 un supplice terrible va tre publie et rendue excutoire aussi dans le royaume de Naples. J'engage Votre Rvrence
 lire cette lettre du vice-roi, un peu mon parent, qui daigne m'annoncer cette nouvelle. Dans quel pays Branciforte pourra-t-il chercher un asile? Je ferai remettre cinquante mille piastres au prince avec prire de donner le tout ou partie
 Jules Branciforte, sous la condition qu'il ira servir le roi d'Espagne, mon seigneur, contre les rebelles de Flandre. Le vice-roi donnera un brevet de capitaine
 Branciforte, et, afin que la sentence du sacrilge, que j'espre bien aussi rendre excutoire en Espagne, ne l'arrte point dans sa carrire, il portera le nom de baron Lizzara; c'est une petite terre que j'ai dans les Abruzzes, et dont,
 l'aide de ventes simules, je trouverai moyen de lui faire passer la proprit. Je pense que Votre Rvrence n'a jamais vu une mre traiter ainsi l'assassin de son fils. Avec cinq cents piastres, nous aurions pu depuis longtemps nous dbarrasser de cet tre odieux; mais nous n'avons point voulu nous brouiller avec Colonna. Ainsi daignez lui faire remarquer que mon respect pour ses droits me cote soixante ou quatre-vingt mille piastres. Je veux n'entendre jamais parler de ce Branciforte, et sur le tout prsentez mes respects au prince.

Le atone dit que sous trois jours il irait faire une promenade du ct d'Ostie, et la signora de Campireali lui remit une bague valant mille piastres.

Quelques jours plus tard, le atone reparut dans Rome, et dit
 la signora de Campireali qu'il n'avait point donn connaissance de sa proposition au prince; mais qu'avant un mois le jeune Branciforte serait embarqu pour Barcelone, o elle pourrait lui faire remettre par un des banquiers de cette ville la somme de cinquante mille piastres.

Le prince trouva bien des difficults auprs de Jules; quelques dangers que dsormais il dt courir en Italie, le jeune amant ne pouvait se dterminer
 quitter ce pays. En vain le prince laissa-t-il entrevoir que la signora de Campireali pouvait mourir; en vain promit-il que dans tous les cas, au bout de trois ans, Jules pourrait revenir voir son pays. Jules rpandait des larmes, mais ne consentait point. Le prince fut oblig d'en venir
 lui demander ce dpart comme un service personnel; Jules ne put rien refuser
 l'ami de son pre, mais, avant tout, il voulait prendre les ordres d'Hlne. Le prince daigna se charger d'une longue lettre; et, bien plus, permit
 Jules de lui crire de Flandre une fois tous les mois. Enfin, l'amant dsespr s'embarqua pour Barcelone. Toutes ses lettres furent brles par le prince, qui ne voulait pas que Jules revint jamais en Italie. Nous avons oubli de dire que, quoique fort loign par caractre de toute fatuit, le prince s'tait cru oblig de dire, pour faire russir la ngociation, que c'tait lui qui croyait convenable d'assurer une petite fortune de cinquante mille piastres au fils unique d'un des plus fidles serviteurs de la maison Colonna.

La pauvre Hlne tait traite en princesse au couvent de Castro. La mort de son pre l'avait mise en possession d'une fortune considrable, et il lui survint des hritages immenses. A l'occasion de la mort de son pre, elle fit donner cinq aunes de drap noir
 tous ceux des habitants de Castro ou des environs qui dclarrent vouloir porter le deuil du seigneur de Campireali. Elle tait encore dans les premiers jours de son grand deuil, lorsqu'une main parfaitement inconnue lui remit une lettre de Jules. Il serait difficile de peindre les transports avec lesquels cette lettre fut ouverte, non plus que la profonde tristesse qui en suivit la lecture. C'tait pourtant bien l'criture de Jules; elle fut examine avec la plus svre attention. La lettre parlait d'amour, mais quel amour, grand Dieu! La signora de Campireali, qui avait tant d'esprit, l'avait pourtant compose. Son dessein tait de commencer la correspondance par sept
 huit lettres d'amour passionn; elle voulait prparer ainsi les suivantes, o l'amour semblerait s'teindre peu
 peu.

Nous passerons rapidement sur dix annes d'une vie malheureuse. Hlne se croyait tout
 fait oublie, et cependant avait refus avec hauteur les hommages des jeunes seigneurs les plus distingus de Rome. Pourtant elle hsita un instant lorsqu'on lui parla du jeune Octave Colonna, fils an du fameux Fabrice, qui jadis l'avait si mal reue
 la Petrella. Il lui semblait que, devant absolument prendre un mari pour donner un protecteur aux terres qu'elle avait dans l'Etat romain et dans le royaume de Naples, il lui serait moins odieux de porter le nom d'un homme que jadis Jules avait aim. Si elle et consenti
 ce mariage, Hlne arrivait bien rapidement
 la vrit sur Jules Branciforte. Le vieux prince Fabrice parlait souvent et avec transports des traits de bravoure surhumaine du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qui, tout
 fait semblable aux hros des vieux romans, cherchait
 se distraire par de belles actions de l'amour malheureux qui le rendait insensible
 tous les plaisirs. Il croyait Hlne marie depuis longtemps; la signora de Campireali l'avait environn, lui aussi, de mensonges.

Hlne s'tait rconcilie
 demi avec cette mre si habile. Celle-ci dsirant passionnment la voir marie, pria son ami, le vieux cardinal Santi-Quatro, protecteur de la Visitation, et qui allait
 Castro, d'annoncer en confidence aux religieuses les plus ges du couvent que son voyage avait t retard par un acte de grce. Le bon pape Grgoire XIII, m de piti pour l'me d'un brigand nomm Jules Branciforte, qui autrefois avait tent de violer leur monastre, avait voulu, en apprenant sa mort, rvoquer la sentence qui le dclarait sacrilge, bien convaincu que, sous le poids d'une telle condamnation, il ne pourrait jamais sortir du purgatoire, si toutefois Branciforte, surpris au Mexique et massacr par des sauvages rvolts, avait eu le bonheur de n'aller qu'en purgatoire. Cette nouvelle mit en agitation tout le couvent de Castro; elle parvint
 Hlne, qui alors se livrait
 toutes les folies de vanit que peut inspirer
 une personne profondment ennuye la possession d'une grande fortune. A partir de ce moment, elle ne sortit plus de sa chambre. Il faut savoir que, pour arriver
 pouvoir placer sa chambre dans la petite loge de la portire o Jules s'tait rfugi un instant dans la nuit du combat, elle avait fait reconstruire une moiti. de couvent. Avec des peines infinies et ensuite un scandale fort difficile
 apaiser, elle avait russi
 dcouvrir et
 prendre
 son service les trois bravi employs par Branciforte et survivant encore aux cinq qui jadis chapprent au combat de Castro. Parmi eux se trouvait Ugone, maintenant vieux et cribl de blessures. La vue de ces trois hommes avait caus bien des murmures; mais enfin la crainte que le caractre altier d'Hlne inspirait
 tout le couvent l'avait emport, et tous les jours on les voyait, revtus de sa livre, venir prendre ses ordres
 la grille extrieure, et souvent rpondre longuement
 ses questions toujours sur le mme sujet.

Aprs les six mois de rclusion et de dtachement pour toutes les choses du monde qui suivirent l'annonce de la mort de Jules, la premire sensation qui rveilla cette me dj
 brise par un malheur sans remde et un long ennui fut une sensation de vanit.

Depuis peu, l'abbesse tait morte. Suivant l'usage, le cardinal Santi-Quatro, qui tait encore protecteur de la Visitation malgr son grand ge de quatre-vingt-douze ans, avait form la liste des trois dames religieuses entre lesquelles le pape devait choisir une abbesse. Il fallait des motifs bien graves pour que Sa Saintet lt les deux derniers noms de la liste, elle se contentait ordinairement de passer un trait de plume sur ces noms, et la nomination tait faite.

Un jour, Hlne tait
 la fentre de l'ancienne loge de la tourire, qui tait devenue maintenant l'extrmit de l'aile des nouveaux btiments construits par ses ordres. Cette fentre n'tait pas leve de plus de deux pieds au-dessus du passage arros jadis du sang de Jules et qui maintenant faisait partie du jardin. Hlne avait les yeux profondment fixs sur la terre. Les trois dames que l'on savait depuis quelques heures tre portes sur la liste du cardinal pour succder
 la dfunte abbesse vinrent
 passer devant la fentre d'Hlne. Elle ne les vit pas, et par consquent ne put les saluer. L'une des trois dames fut pique et dit assez haut aux deux autres:

- Voil
 une belle faon pour une pensionnaire d'taler sa chambre aux yeux du public!

Rveille par ces paroles, Hlne leva les yeux et rencontra trois regards mchants.

"Eh bien, se dit-elle en fermant la fentre sans saluer, voici assez de temps que je suis agneau dans ce couvent, il faut tre loup, quand ce ne serait que pour varier les amusements de messieurs les curieux de la ville."

Une heure aprs, un de ses gens, expdi en courrier, portait la lettre suivante sa mre, qui depuis dix annes habitait Rome et y avait su acqurir un grand crdit.

"MERE TRES RESPECTABLE,

"Tous les ans tu me donnes trois cent mille francs le jour de ma fte; j'emploie cet argent
 faire ici des folies, honorables
 la vrit, mais qui n'en sont pas moins des folies. Quoique tu ne me le tmoignes plus depuis longtemps, je sais que j'aurais deux faons de te prouver ma reconnaissance pour toutes les bonnes intentions que tu as eues
 mon gard. Je ne me marierai point, mais je deviendrais avec plaisir abbesse de ce couvent, ce qui m'a donn cette ide, c'est que les trois dames que notre cardinal Santi-Quatro a portes sur la liste par lui prsente au Saint-Pre sont mes ennemies; et quelle que soit l'lue, je m'attends
 prouver toutes sortes de vexations. Prsente le bouquet de ma fte aux personnes auxquelles il faut l'offrir, faisons d'abord retarder de six mois la nomination, ce qui rendra folle de bonheur la prieure du couvent, mon amie intime, et qui aujourd'hui tient les rnes du gouvernement. Ce sera dj
 pour moi une source de bonheur' et c'est bien rarement que je puis employer ce mot en parlant de ta fille. Je trouve mon ide folle; mais, si tu vois quelque chance de succs, dans trois jours je prendrai le voile blanc, huit annes de sjour au couvent, sans dcoucher, me donnant droit
 une exemption de six mois. La dispense ne se refuse pas, et cote quarante cus.

"Je suis avec respect, ma vnrable mre, et"

Cette lettre combla de joie la signora de Campireali. Lorsqu'elle la reut, elle se repentait vivement d'avoir fait annoncer sa fille la mort de Branciforte; elle ne savait comment se terminerait cette profonde mlancolie o elle tait tombe; elle prvoyait quelque coup de tte, elle allait jusqu' craindre que sa fille ne voult aller visiter au Mexique le lieu o l'on avait prtendu que Branciforte avait t massacr, auquel cas il tait trs possible qu'elle apprt Madrid le vrai nom du colonel Lizzara. D'un autre ct, ce que sa fille demandait par son courrier tait la chose du monde la plus difficile et l'on peut mme dire la plus absurde. Une jeune fille qui n'tait pas mme religieuse, et qui d'ailleurs n'tait connue que par la folle passion d'un brigand, que peut-tre elle avait partage, tre mise la tte d'un couvent o tous les princes romains comptaient quelques parentes! Mais, pensa la signora de Campireali, on dit que tout procs peut tre plaid et par consquent gagn. Dans sa rponse, Victoire Carafa donna des esprances sa fille, qui, en gnral, n'avait que des volonts absurdes, mais par compensation s'en dgotait trs facilement. Dans la soire, en prenant des informations sur tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait tenir au couvent de Castro, elle apprit que depuis plusieurs mois son ami le cardinal Santi-Quatro avait beaucoup d'humeur: il voulait marier sa nice don Octave Colonna, fils an du prince Fabrice, dont il a t parl si souvent dans la prsente histoire. Le prince lui offrait son second fils don Lorenzo, parce que, pour arranger sa fortune; trangement compromise par la guerre que le roi de Naples et le pape, enfin d'accord, faisaient aux brigands de la Faggiola, il fallait que la femme de son fils an apportt une dot de six cent mille piastres (3 210 000 francs) dans la maison Colonna. Or le cardinal Santi-Quatro, mme en dshritant de la faon la plus ridicule tous ses autres parents, ne pouvait offrir qu'une fortune de trois cent quatre-vingts ou quatre cent mille cus.

Victoire Carafa passa la soire et une partie de la nuit se faire confirmer ces faits par tous les amis du vieux Santi-Quatro. Le lendemain, ds sept heures, elle se fit annoncer chez le vieux cardinal.

- Eminence, lui dit-elle, nous sommes bien vieux tous les deux, il est inutile de chercher nous tromper, en donnant de beaux noms des choses qui ne sont pas belles; je viens vous proposer une folie; tout ce que je puis dire pour elle, c'est qu'elle n'est pas odieuse; mais j'avouerai que je la trouve souverainement ridicule. Lorsqu'on traitait le mariage de don Octave Colonna avec ma fille Hlne, j'ai pris de l'amiti pour ce jeune homme, et, le jour de son mariage, je vous remettrai deux cent mille piastres en terres ou en argent, que je vous prierai de lui faire tenir. Mais, pour qu'une pauvre veuve telle que moi puisse faire un sacrifice aussi norme, il faut que ma fille Hlne, qui a prsentement vingt-sept ans, et qui depuis l'ge de dix-neuf ans n'a pas dcouch du couvent, soit faite abbesse de Castro; il faut pour cela retarder l'lection de six mois; la chose est canonique.

- Que dites-vous, madame? s'cria le vieux cardinal hors de lui; Sa Saintet elle-mme ne pourrait pas faire ce que vous venez demander
 un pauvre vieillard impotent.

- Aussi ai-je dit
 Votre Eminence que la chose tait ridicule: les sots la trouveront folle; mais les gens bien instruits de ce qui se passe
 la cour penseront que notre excellent prince, le bon pape Grgroire XIII, a voulu rcompenser les loyaux et longs services de Votre Eminence en facilitant un mariage que tout Rome sait qu'elle dsire. Du reste, la chose est fort possible, tout
 fait canonique, j'en rponds; ma fille prendra le voile blanc ds demain.

- Mais la simonie, madame!… s'cria le vieillard d'une voix terrible.

La signora de Campireali s'en allait.

- Quel est ce papier que vous laissez?

- C'est la liste des terres que je prsenterais comme valant deux cent mille piastres si l'on ne voulait pas d'argent comptant; le changement de proprit de ces terres pourrait tre tenu secret pendant fort longtemps; par exemple, la maison Colonna me ferait des procs que je perdrais…

- Mais la simonie, madame, l'effroyable simonie!

- Il faut commencer par diffrer l'lection de six mois, demain je viendrai prendre les ordres de Votre Eminence.

Je sens qu'il faut expliquer pour les lecteurs ns au nord des Alpes le ton presque officiel de plu sieurs parties de ce dialogue; je rappellerai que, dans les pays strictement catholiques, la plupart des dialogues sur les sujets scabreux finissent par arriver au confessionnal, et alors il n'est rien moins qu'indiffrent de s'tre servi d'un mot respectueux ou d'un terme ironique.

Le lendemain dans la journe, Victoire Carafa sut que, par suite d'une grande erreur de fait, dcouverte dans la liste des trois dames prsentes pour la place d'abbesse de Castro, cette lection tait diffre de six mois: la seconde dame porte sur la liste avait un rengat dans sa famille; un de ses grands-oncles s'tait fait protestant
 Udine.

La signora de Campireali crut devoir faire une dmarche auprs du prince Fabrice Colonna,
 la maison duquel elle allait offrir une si notable augmentation de fortune. Aprs deux jours de soins, elle parvint
 obtenir une entrevue dans un village voisin de Rome, mais elle sortit tout effraye de cette audience, elle avait trouv le prince, ordinairement si calme, tellement proccup de la gloire militaire du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qu'elle avait jug absolument inutile de lui demander le secret sur cet article. Le colonel tait pour lui comme un fils, et, mieux encore, comme un lve favori. Le prince passait sa vie
 lire et relire certaines lettres arrives de Flandre. Que devenait le dessein favori auquel la signora de Campireali sacrifiait tant de choses depuis dix ans, si sa fille apprenait l'existence et la gloire du colonel Lizzara?

Je crois devoir passer sous silence beaucoup de circonstances qui,
 la vrit, peignent les moeurs de cette poque, mais qui me semblent tristes
 raconter. L'auteur du manuscrit romain s'est donn des peines infinies pour arriver
 la date exacte de ces dtails que je supprime.

Deux ans aprs l'entrevue de la signora de Campireali avec le prince Colonna, Hlne tait abbesse de Castro; mais le vieux cardinal Santi-Quatro tait mort de douleur aprs ce grand acte de` simonie. En ce temps-l
', Castro avait pour vque le plus bel homme de la cour du pape, monsignor Francesco Cittadini, noble de la ville de Milan. Ce jeune homme, remarquable par ses grces modestes et son ton de dignit, eut des rapports frquents avec l'abbesse de la Visitation
 l'occasion surtout du nouveau clotre dont elle entreprit d'embellir son couvent. Ce jeune vque Cittadini, alors g de vingt-neuf ans, devint amoureux fou de cette belle abbesse. Dans le procs qui fut dress un an plus tard, une foule de religieuses, entendues comme tmoins, rapportent que l'vque multipliait le plus possible ses visites au couvent, disant souvent
 leur abbesse:

- Ailleurs je commande, et, je l'avoue
 ma honte, j'y trouve quelque plaisir; auprs de vous j'obis comme un esclave, mais avec un plaisir qui surpasse de bien loin celui de commander ailleurs. Je me trouve sous l'influence d'un tre suprieur; quand je l'essayerais, je ne pourrais avoir d'autre volont que la sienne, et j'aimerais mieux me voir pour une ternit le dernier de ses esclaves que d'tre roi loin de ses yeux.

Les tmoins rapportent qu'au milieu de ces phrases lgantes souvent l'abbesse lui ordonnait de se taire, et en des termes durs et qui montraient le mpris.

- A vrai dire, continue un autre tmoin, madame le traitait comme un domestique; dans ces cas-l , le pauvre vque baissait les yeux, se mettait pleurer, mais ne s'en allait point. Il trouvait tous les jours de nouveaux prtextes pour reparatre au couvent, ce qui scandalisait fort les confesseurs des religieuses et les ennemies de l'abbesse. Mais madame l'abbesse tait vivement dfendue par la prieure, son amie intime, et qui, sous ses ordres immdiats, exerait le' gouvernement intrieur.

- Vous savez, mes nobles soeurs, disait celle-ci, que, depuis cette passion contrarie que notre abbesse prouva dans sa premire jeunesse pour un soldat d'aventure, il lui est rest beaucoup de bizarrerie dans les ides; mais vous savez toutes que son caractre a ceci de remarquable, que jamais elle ne revient sur le compte des gens pour lesquels elle a montr du mpris. Or, dans toute sa vie peut-tre, elle n'a pas prononc autant de paroles outrageantes qu'elle en a adress en notre prsence au pauvre monsignor Cittadini. Tous les jours, nous voyons celui-ci subir des traitements qui nous font rougir pour sa haute dignit.

- Oui, rpondaient les religieuses scandalises, mais il revient tous les jours; donc, au fond, il n'est pas si maltrait, et, dans tous les cas, cette apparence d'intrigue nuit la considration du saint ordre de la Visitation.

Le matre le plus dur n'adresse pas au valet le plus inepte le quart des injures dont tous les jours l'altire abbesse accablait ce jeune vque aux faons si onctueuses; mais il tait amoureux, et avait apport de son pays cette maxime fondamentale, qu'une fois une entreprise de ce genre commence, il ne faut plus s'inquiter que du but, et ne pas regarder les moyens.

- Au bout du compte, disait l'vque
 son confident Csar del Bene, le mpris est pour l'amant qui s'est dsist de l'attaque avant d'y tre contraint par des moyens de force majeure.

Maintenant ma triste tche va se borner
 donner un extrait ncessairement fort sec du procs
 la suite duquel Hlne trouva la mort. Ce procs, que j'ai lu dans une bibliothque dont je dois taire le nom, ne forme pas moins de huit volumes in-folio. L'interrogatoire et le raisonnement sont en langue latine, les rponses en italien. J'y vois qu'au mois de novembre 1572, sur les onze heures du soir, le jeune vque se rendit seul
 la porte de l'glise o toute la journe les fidles sont admis, l'abbesse elle-mme lui ouvrit cette porte, et lui permit de la suivre. Elle le reut dans une chambre qu'elle occupait souvent et qui communiquait par une porte secrte aux tribunes qui rgnent sur les nefs de l'glise. Une heure s'tait
 peine coule lorsque l'vque, fort surpris, fut renvoy chez lui; l'abbesse elle-mme le reconduisit
 la porte de l'glise, et lui dit ces propres paroles:

- Retournez
 votre palais et quittez-moi bien vite. Adieu, monseigneur, vous me faites horreur; il me semble que je me suis donne
 un laquais.

Toutefois, trois mois aprs, arriva le temps du carnaval. Les gens de Castro taient renomms par les ftes qu'ils se donnaient entre eux
 cette poque, la ville entire retentissait du bruit des mascarades. Aucune ne manquait de passer devant une petite fentre qui donnait un jour de souffrance
 une certaine curie du couvent. L'on sent bien que trois mois avant le carnaval cette curie tait change en salon, et qu'elle ne dsemplissait pas les jours de mascarade. Au milieu de toutes les folies du public, l'vque vint
 passer dans son carrosse; l'abbesse lui fit un signe, et, la nuit suivante,
 une heure, il ne manqua pas de se trouver
 la porte de l'glise. Il entra; mais, moins de trois quarts d'heure aprs, il fut renvoy avec colre. Depuis le premier rendez-vous au mois de novembre, il continuait
 venir au couvent
 peu prs tous les huit jours. On trouvait sur sa figure un petit air de triomphe et de sottise qui n'chappait
 personne, mais qui avait le privilge de choquer grandement le caractre altier de la jeune abbesse. Le lundi de Pques, entre autres jours, elle le traita comme le dernier des hommes, et lui adressa des paroles que le plus pauvre des hommes de peine du couvent n'et pas supportes. Toutefois, peu de jours aprs, elle lui fit un signe
 la suite duquel le bel vque ne manqua pas de se trouver'
 minuit,
 la porte de l'glise; elle l'avait fait venir pour lui apprendre qu'elle tait enceinte. A cette annonce, dit le procs, le beau jeune homme plit d'horreur et devint tout
 fait stupide de peur. L'abbesse eut la fivre: elle fit appeler le mdecin, et ne lui fit point mystre de son tat. Cet homme connaissait le caractre gnreux de la malade, et lui promit de la tirer d'affaire. Il commena par la mettre en relation avec une femme du peuple jeune et jolie, qui, sans porter le titre de sage-femme, en avait les talents. Son mari tait boulanger. Hlne fut contente de la conversation de cette femme, qui lui dclara que, pour l'excution des projets
 l'aide desquels elle esprait la sauver, il tait ncessaire qu'elle et deux confidentes dans le couvent.

- Une femme comme vous,
 la bonne heure, mais une de mes gales! non; sortez de ma prsence.

La sage-femme se retira. Mais, quelques heures plus tard, Hlne, ne trouvant pas prudent de s'exposer aux bavardages de cette femme, fit appeler le mdecin, qui la renvoya au couvent, o elle fut traite gnreusement. Cette femme jura que, mme non rappele, elle n'et jamais divulgu le secret confi; mais elle dclara de nouveau que, s'il n'y avait pas dans l'intrieur du couvent deux femmes dvoues aux intrts de l'abbesse et sachant tout, elle ne pouvait se mler de rien. (Sans doute elle songeait
 l'accusation d'infanticide.) Aprs y avoir beaucoup rflchi, l'abbesse rsolut de confier ce terrible secret
 madame Victoire, prieure du couvent, de la noble famille des ducs de C…, et
 madame Bernarde, fille du marquis P… Elle leur fit jurer sur leurs brviaires de ne jamais dire un mot, mme au tribunal de la pnitence, de ce qu'elle allait leur confier. Ces dames restrent glaces de terreur. Elles avouent, dans leurs interrogatoires, que, proccupes du caractre si altier de leur abbesse, elles s'attendirent
 l'aveu de quelque meurtre. L'abbesse leur dit d'un air simple et froid:

- J'ai manqu
 tous mes devoirs, je suis enceinte.

Madame Victoire, la prieure, profondment mue et trouble par l'amiti qui, depuis tant d'annes, l'unissait
 Hlne, et non pousse par une vaine curiosit, s'cria les larmes aux yeux:

- Quel est donc l'imprudent qui a commis ce crime?

- Je ne l'ai pas dit mme mon confesseur; jugez si je veux le dire vous!

Ces deux dames dlibrrent aussitt sur les moyens de cacher ce fatal secret au reste du couvent. Elles dcidrent d'abord que le lit de l'abbesse serait transport de sa chambre actuelle, lieu tout
 fait central,
 la pharmacie que l'on venait d'tablir dans l'endroit le plus recul du couvent, au troisime tage du grand btiment lev par la gnrosit d'Hlne. C'est dans ce lieu que l'abbesse donna le jour
 un enfant mle. Depuis trois semaines la femme du boulanger tait cache dans l'appartement de la prieure. Comme cette femme marchait avec rapidit le long du clotre, emportant l'enfant, celui-ci jeta des cris, et, dans sa terreur, cette femme se rfugia dans la cave. Une heure aprs, madame Bernarde, aide du mdecin, parvint
 ouvrir une petite porte du jardin, la femme du boulanger sortit rapidement du couvent et bientt aprs de la ville. Arrive en rase campagne et poursuivie par une terreur panique, elle se rfugia dans une grotte que le hasard lui fit rencontrer dans certains rochers. L'abbesse crivit
 Csar del Bene, confident et premier valet de chambre de l'vque, qui courut
 la grotte qu'on lui avait indique, il tait
 cheval: il prit l'enfant dans ses bras, et partit au galop pour Montefiascone. L'enfant fut baptis dans l'glise de Sainte-Marguerite, et reut le nom d'Alexandre. L'htesse du lieu avait procur une nourrice
 laquelle Csar remit huit cus: beaucoup de femmes s'tant rassembles autour de l'glise pendant la crmonie du baptme, demandrent
 grands cris au seigneur Csar le nom du pre de l'enfant.

- C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permis d'abuser d'une pauvre villageoise comme vous.

Et il disparut.

VII

Tout allait bien jusque-l
 dans cet immense couvent, habit par plus de trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au mdecin quelques poignes de sequins nouvellement frapps
 la monnaie de Rome. Le mdecin donna plusieurs de ces pices
 la femme du boulanger. Cette femme tait jolie et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pices d'or si brillantes, et, les croyant le prix de son dshonneur, la fora, le couteau sur la gorge,
 dire d'o elles provenaient Aprs quelques tergiversations, la femme avoua la vrit, et la paix fut faite. Les deux poux en vinrent
 dlibrer sur l'emploi d'une telle somme. La boulangre voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le quartier, qui connaissait bien la pauvret des deux poux. Toutes les commres de la ville, amies et ennemies, venaient successivement demander
 la femme du boulanger quel tait l'amant gnreux qui l'avait mise
 mme d'acheter un mulet. Cette femme, irrite, rpondait quelquefois en racontant la vrit. Un jour que Csar del Bene tait all voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite
 l'abbesse, celle-ci, quoique fort indispose, se trana jusqu'
 la grille, et lui fit des reproches sur le peu de discrtion des agents employs par lui. De son ct, l'vque tomba malade de peur; il crivit
 ses frres
 Milan pour leur raconter l'injuste accusation
 laquelle il tait en butte: il les engageait
 venir
 son secours. Quoique gravement indispos, il prit la rsolution de quitter Castro; mais, avant de partir, il crivit
 l'abbesse:

"Vous saurez dj
 que tout ce qui a t fait est public. Ainsi, si vous prenez intrt
 sauver non seulement ma rputation, mais peut-tre ma vie, et pour viter un plus grand scandale, vous pouvez inculper Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen, vous ne rparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun pril."

L'vque appela don Luigi, confesseur du monastre de Castro.

- Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.

Celle-ci, aprs avoir lu cet infme billet, s'cria devant tout ce qui se trouvait dans la chambre:

- Ainsi mritent d'tre traites les vierges folles qui prfrent la beaut du corps
 celle de l'me!

Le bruit de tout ce qui se passait
 Castro parvint rapidement aux oreilles du terrible cardinal Farnse (il se donnait ce caractre depuis quelques annes, parce qu'il esprait, dans le prochain conclave, avoir l'appui des cardinaux zellige). Aussitt il donna l'ordre au podestat de Castro de faire arrter l'vque Cittadini. Tous les domestiques de celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul Csar del Bene resta fidle
 son matre, et lui jura qu'il mourrait dans les tourments plutt que de rien avouer qui pt lui nuire. citadin Ils le trouvrent dtenu dans la prison de Ronciglione.

Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'vque; son complice avait t Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.

Le 9 septembre 1573, Grgoire XIII ordonna que le procs ft fait en toute hte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un commissaire se transportrent
 Castro et
 Ronciglione. Csar del Bene, premier valet de chambre de l'vque, avoue seulement avoir port un enfant chez une nourrice. On l'interroge en prsence de mesdames Victoire et Bernarde. On le met
 la torture deux jours de suite: il souffre horriblement; mais, fidle
 sa parole, il n'avoue que ce qu'il est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.

Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient t tmoins des tortures infliges
 Csar, elles avouent tout ce qu'elles ont fait. Toutes les religieuses sont interroges sur le nom de l'auteur du crime; la plupart rpondent avoir ou dire que c'est monseigneur l'vque. Une des soeurs portires rapporte les paroles outrageantes que l'abbesse avait adresses
 l'vque en le mettant
 la porte de l'glise. Elle ajoute:

- Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'vque, ordinairement remarquable par l'excs de sa suffisance, avait, en sortant de l'glise, l'air tout penaud.

L'une des religieuses, interroge en prsence de l'instrument des tortures, rpond que l'auteur du crime doit tre le chat, parce que l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beau - coup. Une autre religieuse prtend que l'auteur du crime devait tre le vent, parce que, les jours o il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de bonne humeur, elle s'expose
 l'action du vent sur un belvdre qu'elle a fait construire exprs; et, quand on va lui demander une grce en ce lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les commres de Montefiascone, effrayes par les tortures qu'elles avaient vu infliger
 Csar, disent la vrit.

Le jeune vque tait malade ou faisait le malade
 Ronciglione, ce qui donna l'occasion
 ses frres, soutenus par le crdit et par les moyens d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux pieds du pape, et de lui demander que la procdure ft suspendue jusqu'
 ce que l'vque et recouvr sa sant. Sur quoi le terrible cardinal Farnse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison. L'vque ne pouvant tre interrog, les commissaires commenaient toutes leurs sances par faire subir un nouvel interrogatoire
 l'abbesse. Un jour que sa mre lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer
 tout nier, elle avoua tout.

- Pourquoi avez-vous d'abord inculp Jean-Baptiste Doleri?

- Par piti pour la lchet de l'vque, et, d'ailleurs, s'il parvient sauver sa chre vie, il pourra donner des soins mon fils.

Aprs cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de Castro, dont les murs, ainsi que la vote, avaient huit pieds d'paisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur, et il tait connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut garde
 vue par trois femmes.

La sant de l'vque s'tant un peu amliore, trois cents sbires ou soldats vinrent le prendre
 Ronciglione, et il fut transport
 Rome en litire; on le dposa
 la prison appele Corte Savella. Peu de jours aprs, les religieuses aussi furent amenes
 Rome; l'abbesse fut place dans le monastre de Sainte-Marthe. Quatre religieuses taient inculpes: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur charge du tour et la portire qui avait entendu les paroles outrageantes adresses
 l'vque par l'abbesse.

L'vque fut interrog par l'auditeur de la chambre, l'un des premiers personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau
 la torture le pauvre Csar del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des choses qui faisaient de la peine au ministre public, ce qui lui valut une nouvelle sance de torture. Ce supplice prliminaire fut galement inflig
 mesdames Victoire et Bernarde. L'vque niait tout avec sottise, mais avec une belle opinitret; il rendait compte dans le plus grand dtail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soires videmment passes auprs de l'abbesse.

Enfin, on confronta l'abbesse avec l'vque, et quoiqu'elle dit constamment la vrit, on la soumit
 la torture. Comme elle rptait ce qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'vque, fidle
 son rle, lui adressa des injures.

Aprs plusieurs autres mesures' raisonnables au fond, mais entaches de cet esprit de cruaut, qui, aprs les rgnes de Charles-Quint et de Philippe II, prvalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie l'vque fut condamn
 subir une prison perptuelle au chteau Saint-Ange; l'abbesse fut condamne
 tre dtenue toute sa vie dans le couvent de Sainte-Marthe, o elle se trouvait. Mais dj
 la signora de Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un passage souterrain. Ce passage partait de l'un des gouts laisss par la magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond o l'on plaait les dpouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe. Ce passage, large de deux pieds
 peu prs, avait des parois de planches pour soutenir les terres
 droite et
 gauche, et on lui donnait pour vote,
 mesure que l'on avanait, deux planches places comme les jambages d'un A majuscule.

On pratiquait ce souterrain trente pieds de profondeur peu prs. Le point important tait de le diriger dans le sens convenable; chaque instant des puits et des fondements d'anciens difices obligeaient les ouvriers se dtourner. Une autre grande difficult, c'taient les dblais, dont on ne savait que faire; il parat qu'on les semait pendant la nuit dans toutes les rues de Rome. On tait tonn de cette quantit de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.

Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dpenst pour essayer de sauver sa fille, son passage souterrain et sans doute t dcouvert, mais le pape Grgoire XIII vint
 mourir en 1585, et le rgne du dsordre commena avec le sige vacant.

Hlne tait fort mal
 Sainte-Marthe, on peut penser si de simples religieuses assez pauvres mettaient du zle
 vexer une abbesse fort riche et convaincue d'un tel crime. Hlne attendait avec empressement le rsultat des travaux entrepris par sa mre. Mais tout
 coup son coeur prouva d'tranges motions. Il y avait dj
 six mois que Fabrice Colonna, voyant l'tat chancelant de la sant de Grgoire XIII, et ayant de grands projets pour l'interrgne, avait envoy un de ses officiers
 Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armes espagnoles sous le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brlait de revoir son pays. Il dbarqua sous un nom suppos
 Pescara, petit port de l'Adriatique sous Chieti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il vint jusqu'
 la Petrella. La joie du prince tonna tout le monde. Il dit
 Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte rpondit que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait srieusement, en six mois et
 peu de frais, elle dtruirait tous les soldats d'aventure de l'Italie.

- Mais aprs tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon prince, je suis prt
 marcher. Vous trouverez toujours en moi le successeur du brave Ranuce tu aux Ciampi.

Avant l'arrive de Jules, le prince avait ordonn, comme il savait ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avist de parler de Castro et du procs de l'abbesse la peine de mort, sans aucune rmission, tait place en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports d'amiti avec lesquels il reut Branciforte, il lui demanda de ne point aller
 Albano sans lui, et sa faon d'effectuer ce voyage fut de faire occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui vivait encore, dans la maison o il avait plac son quartier gnral, le fit monter dans la chambre o il se trouvait avec Branciforte. Ds que les deux amis se furent jets dans les bras l'un de l'autre:

- Maintenant, pauvre colonel, dit-il
 Jules, attends-toi
 ce qu'il y a de pis.

Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant
 clef les deux amis.

Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya demander au prince la permission de retourner
 la Petrella, et de ne pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la mort de Grgoire XIII; il avait oubli son ami Jules et courait la campagne. Il n'tait rest autour de Jules qu'une trentaine d'hommes appartenant
 l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce temps-l
, pendant le sige vacant, les lois taient muettes, chacun songeait
 satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la force, c'est pourquoi, avant la fin de la journe, le prince Colonna avait dj
 fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant
 Jules, quoiqu'il n'et pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.

Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient t fidles; ils s'taient logs dans les pauvres maisons voisines du couvent de Sainte-Marthe. L'agonie de Grgoire Xlll avait dur plus d'une semaine, la signora de Campireali attendait patiemment les journes de trouble qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de plusieurs maisons habites, elle craignait fort de ne pouvoir drober au public la fin de son entreprise.

Ds le surlendemain de l'arrive de Branciforte
 la Petrella, les trois anciens bravi de Jules, qu'Hlne avait pris
 son service, semblrent atteints de folie. Quoique tout le monde ne st que trop qu'elle tait au secret le plus absolu, et garde par des religieuses qui la hassaient, Ugone l'un des bravi vint
 la porte du couvent, et fit les instances les plus tranges pour qu'on lui permit de voir sa matresse, et sur-le-champ. Il fut repouss et jet
 la porte. Dans son dsespoir, cet homme y resta, et se mit
 donner un baoc (un sou)
 chacune des personnes attaches au service de la maison qui entraient ou sortaient, en leur disant ces prcises paroles: Rjouissez-vous avec moi; le signer Jules Branciforte est arriv, il est vivant: dites cela
 vos amis.

Les deux camarades d'Ugone passrent la journe
 lui apporter des bacs, et ils ne cessrent d'en distribuer jour et nuit en disant toujours les mmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul. Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continurent pas moins
 monter la garde
 la porte du couvent de Sainte-Marthe, adressant toujours aux passants les mmes paroles suivies de grandes salutations: Le seigneur Jules est arriv, et

L'ide de ces braves gens eut du succs: moins de trente-six heures aprs le premier baoc distribu, la pauvre Hlne, au secret au fond de son cachot, savait que Jules tait vivant, ce mot la jeta dans une sorte de frnsie:

- O ma mre! s'criait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!

Quelques heures plus tard l'tonnante nouvelle lui fut confirme par la petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or, obtint la permission de suivre la soeur tourire qui apportait ses repas la prisonnire. Hlne se jeta dans ses bras en pleurant de joie.

- Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus gure avec toi.

- Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit change en un simple exil.

- Ah! ma chre, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!

Au milieu de la troisime nuit qui suivit cet entretien, une partie du pav de l'glise enfona avec un grand bruit; les religieuses de Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abmer. Le trouble fut extrme, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ aprs la chute du pav de marbre de l'glise, la signora de Campireali, prcde par les trois bravi au service d'Hlne, pntra dans le cachot par le souterrain.

- Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.

Hlne eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte tait avec eux. Elle fut bien rassure, et ses traits reprirent leur expression svre lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de Campireali, et que Jules n'tait encore que dans Albano, qu'il venait d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.

Aprs quelques instants d'attente, la signora de Campireali parut; elle marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras son cuyer, qui tait en grand costume et l'pe au ct, mais son habit magnifique tait tout souill de terre.

- O ma chre Hlne! je viens te sauver! s'cria la signora de Campireali.

- Et qui vous a dit que je veuille tre sauve?

La signora de Campireali restait tonne; elle regardait sa fille avec de grands yeux; elle parut fort agite.

- Eh bien, ma chre Hlne, dit-elle enfin, la destine me force t'avouer une action bien naturelle peut-tre aprs les malheurs autrefois arrivs dans notre famille, mais dont je me repens, et que je te prie de me pardonner: Jules… Branciforte… est vivant…

- Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.

La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais elle n'obtenait pas de rponse; Hlne s'tait tourne vers son crucifix et priait sans l'couter. Ce fut en vain que, pendant une heure entire, la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatiente, lui dit:

- C'est sous le marbre de ce crucifix qu'taient caches ses lettres, dans ma petite chambre d'Albano; il et mieux valu me laisser poignarder par mon pre! Sortez, et laissez-moi de l'or.

La signora de Campireali, voulant continuer
 parler
 sa fille, malgr les signes d'effroi que lui adressait son cuyer, Hlne s'impatienta.

- Laissez-moi, du moins, une heure de libert; vous avez empoisonn ma vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.

- Nous serons encore matres du souterrain pendant deux ou trois heures; j'ose esprer que tu te raviseras! s'cria la signora de Campireali fondant en larmes.

Et elle reprit la route du souterrain.

- Ugone, reste auprs de moi, dit Hlne l'un de ses bravi, et sois bien arm, mon garon, car peut-tre il s'agira de me dfendre. Voyons ta dague, ton pe, ton poignard.

Le vieux soldat lui montra ses armes en bon tat.

- Eh bien, tiens-toi en dehors de ma prison; je vais crire
 Jules une longue lettre que tu lui remettras toi-mme; je ne veux pas qu'elle passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter. Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches tout cet or que ma mre vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de cinquante sequins, place-les sur mon lit.

Aprs ces paroles, Hlne se mit
 crire:

"Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel et t mon bonheur si je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aim aucun tre au monde aprs toi; bien loin de l
, mon coeur tait rempli du plus vif mpris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis
 la Petrella, o le prince que je vnrais parce que tu l'aimais, me reut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut assig par douze annes de mensonge. Tout ce qui m'environnait tait faux et menteur, et je le savais. Je reus d'abord une trentaine de lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les premires! mais, en les lisant, mon coeur se glaait. J'examinais cette criture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce premier mensonge a drang l'essence de ma vie, au point de me faire ouvrir sans plaisir une lettre de ton criture! La dtestable annonce de ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique o l'on disait que les sauvages t'avaient massacr' si j'eusse suivi cette pense… nous serions heureux maintenant, car,
 Madrid, quels que fussent le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante et pu semer autour de moi, comme de mon ct j'eusse intress toutes les mes dans lesquelles il reste encore un peu de piti et de bont, il est probable que je serais arrive
 la vrit; car, dj
, mon Jules, tes belles actions avaient fix sur toi l'attention du monde, et peut-tre quelqu'un
 Madrid savait que tu tais Branciforte. Veux-tu que je te dise ce qui empcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et humiliante rception que le prince m'avait faite
 la Petrella; que d'obstacles puissants
 affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon me avait dj
 perdu de son ressort. Ensuite, il me vint une pense de vanit. J'avais fait construire de grands btiments dans le couvent, afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourire, o tu te rfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis, pour moi, tu avais abreuve de ton sang; j'entendis une parole de mpris, je levai la tte, je vis des visages mchants; pour me venger, Je voulus tre abbesse. Ma mre, qui savait bien que tu tais vivant, fit des choses hroques pour obtenir cette nomination extravagante. Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva d'avilir mon me; je trouvai du plaisir
 marquer mon pouvoir souvent par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais
 trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considre, et cependant parfaitement malheureuse. Alors se prsenta ce pauvre homme, qui tait la bont mme, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je supportai ses premiers propos. Mon me tait si malheureuse par tout ce qui m'environnait depuis ton dpart, qu'elle n'avait plus la force de rsister
 la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien indcente? Mais je rflchis que tout est permis
 une morte. Quand tu liras ces lignes, les vers dvoreront ces prtendues beauts qui n'auraient d tre que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pense de libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner
 cet homme sans prouver un sentiment d'horreur et de dgot qui anantissait tout le plaisir. Je te voyais toujours
 mes cts, dans notre jardin du palais d'Albano, lorsque la Madone t'inspira cette pense gnreuse en apparence, mais qui pourtant, aprs ma mre, a fait le malheur de notre vie. Tu n'tais point menaant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me regardais, alors j'prouvais des moments de colre pour cet autre homme et j'allais jusqu'
 le battre de toutes mes forces. Voil
 toute la vrit, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te le dire, et je pensais aussi que peut-tre cette conversation avec toi m'terait l'ide de mourir. Je n'en vois que mieux quelle et t ma joie en te revoyant, si je me fusse conserve digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de continuer cette carrire militaire qui m'a caus tant de joie quand j'ai appris tes succs. Qu'et-ce t, grand Dieu! si j'eusse reu tes lettres, surtout aprs la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi souvent la mmoire de Ranuce, tu aux Ciampi, et celle d'Hlne, qui, pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte
 Sainte-Marthe. >>

Aprs avoir crit, Hlne s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva dormant; elle lui droba sa dague, sans qu'il s'en apert, puis elle l'veilla.

- J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la toi-mme
 Jules, toi-mme, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai toujours aim, toujours, entends bien!

Ugpne debout ne partait pas.

- Va donc!

- Madame, avez-vous bien rflchi? Le seigneur Jules vous aime tant!

- Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-mme.

- Eh bien, que Dieu vous bnisse comme vous tes bonne!

Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hlne morte, elle avait la dague dans le coeur.


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