Monday, March 19, 2012

L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913, by Various - Full Text

L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913


Ce numéro contient:
1° Une gravure en couleurs hors texte: Le Calme du soir, par Van der Weyden;
2° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman, n° 9: Un Roman de Théâtre, de M. Michel Provins.
Un Supplément économique et financier de deux pages.



UN HOMME D'ÉTAT: M. LOUIS BARTHOU
Phot. Gerschel.--Voir l'article, page 84.



COURRIER DE PARIS


LES POULBOTTES


Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c'est un mot qui n'y est pas et que j'invente. Je le risque, au petit bonheur, afin de désigner des poupées, oui... les poupées vraiment nouvelles que va fabriquer, paraît-il, pour notre plaisir et celui de tous les enfants, le dessinateur Poulbot.

Je n'ai pas besoin de vous croquer cet artiste savoureux. Vous le connaissez. Même à l'étranger, la verve naïve et spirituelle de son crayon est déjà populaire, et tous ici nous raffolons depuis des années, avec une tendre et joyeuse faiblesse, des gamins et des drôlinettes de Montmartre qu'ont adoptés son esprit et son coeur, qu'il a recueillis sur le papier et fait siens par la persévérance amusée et apitoyée de son talent.

Déboutonnés de partout, empêtrés de gibecières et ayant toujours pour deux sous de nu au vent, peignés à la gratte, les bas retournés en peau de lapin, les nippes retenues par des ficelles, ils vagabondaient, traînassaient, dégringolaillaient le long des pentes de la Butte, marmousets des escaliers et des venelles, galochards du pavé, cavaliers de la rampe en fer, patineurs des glissades, joueurs à cloche-pied des marelles, accroupis pointus des parties de billes, les tout petits avec un hochet de chemise dépassant la culotte et les plus grands laissant sortir de la poche, au bout d'un i grec de bois, l'élastique carré à tuer les pierrots... Ils n'étaient en art à personne et personne ne s'en avisait, quand un jour, dans un terrain vague, Poulbot, qui songeait en foulant le gravât et l'écaille d'huître, entendit «des voix», et tout de suite il reconnut celles de Bastien-Lepage et de Marie Gaskirtcheff qui lui disaient: «Mais va donc. Ramasse donc ces bonshommes dans la rue, et prends-les. Dépêche-toi si tu ne veux pas qu'on te les chipe. Nous les avons nous-mêmes un peu approchés dans le temps que nous venions par ici rêver en silence, le long des palissades... Tu n'imagines pas ce qu'ils sont attachants et tout ce qu'on en peut tirer!»

Il comprit, sans se faire répéter, car il sait que les morts n'aiment pas dire deux fois la même chose. Et, en quinze leçons, il s'affirma brillamment l'historiographe et le poète de la petite humanité buissonnière des faubourgs.

Il ne lui suffit pas alors de célébrer sa marmaille, par le dessin, il voulut aussi en donner quelques échantillons plastiques, et j'ai gardé le souvenir d'avoir vu et tenu naguère certains galopins et mômes d'une impressionnante vérité, modelés, peints et accommodés par Poulbot avec un malicieux génie. Mais c'était là, jusqu'à présent, simple distraction d'artiste qui se dégourdit les doigts entre deux séances. Et puis, aujourd'hui, j'apprends que dans un double but--aussi bien pour écraser sur le marché la concurrence des hideux bébés allemands à stupide figure plate, que pour réveiller le vieux modèle un peu dégénéré en usage chez nous depuis si longtemps--il a conçu le hardi projet de rénover la poupée! Si j'ai bien saisi ses intentions qui m'ont été rapportées, il voudrait créer un autre type s'écartant moins de la vie, offrant avec le corps et le visage humain un rapprochement plus sensé, une poupée dont les bras, le buste et les jambes ne craindraient pas de révéler une anatomie moins rudimentaire que celle dont elle s'est jusqu'ici contentée non sans bravade,... une poupée qui aurait des yeux capables de procurer cette illusion qu'ils renferment un regard, une bouche de forme assez naturelle et assez grande pour que l'on puisse, sans estropier l'enfant, y introduire même avec la plus petite des cuillers, un peu de soupe... des cheveux qu'il serait impossible de ne pas croire poussés pour de bon et qu'ainsi l'on aurait un incomparable plaisir à tirer, à arracher et à démêler tour à tour avec douceur... une poupée plus vivante, susceptible de dégager du charme, de la sympathie, une spéciale attirance, de provoquer avec un peu de trouble et de gêne un sentiment affectif plus étroit, une poupée moins poupée, enfin, qui n'aurait plus l'air d'avoir été achetée, de venir du bazar, mais qui semblerait le don mystérieux de quelque bon génie comme on en voit tant dans les contes, ou de quelque fée, puissante, et vieille comme les pierres...

Poulbot s'est dit qu'il était inadmissible que toutes les poupées se ressemblassent, que toutes elles fussent hydrocéphales, avec le même front vide et bombé, les mêmes joues trop rondes, le même petit trou de bouche, le même oeil inexpressif et béant, les mêmes membres monstrueux. Est-ce que tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants, tous les papas, toutes les mamans, tous les petits garçons et toutes les petites filles sont pareils et uniformes? Non. Alors? pourquoi les poupées seraient-elles, seules dans la création, bâties sur le, même patron et coulées dans le même moule? Je sais bien, comme le font remarquer avec justesse certains partisans du vieux système, que toutes ces poupées qui nous semblent, à nous, la répétition constante d'un seul et unique type, offrent entre elles des différences qui nous échappent et qui ne manquent pas de sauter tout de suite aux yeux plus exercés de l'enfance. Et la preuve en est que jamais, entre dix poupées identiques, vous ne verrez hésiter une fillette sur la reprise de sa progéniture. Vous pouvez mêler les uns aux autres tous les bébés de carton que vous voudrez, chaque petite mère reconnaîtra le sien, à distance, et sans se tromper. Un instinct le lui désigne et crie en elle. C'est la voix du son.

Mais, cependant, je me dis que les petites filles ne seraient pas fâchées non plus de pouvoir, à leur gré, se choisir un poupon (ou une enfant déjà venue au monde avec des bottines et en jupe), selon leur goût et leur envie. Si elles ont une préférence, une idée de derrière la tête, elles trouveraient désormais le moyen de se satisfaire, ce qui doublerait leur joie protectrice et accentuerait le charme de leur naissante maternité. Elles posséderaient ainsi l'enfant spécial et déterminé de leur désir, de leur caprice, blonde ou brune, maigre ou grasse, avec des yeux de telle ou telle nuance, une enfin qui ne serait pas celle de tout le inonde, mais rien que la leur, et répondant bien à l'idée tendre et rêvée qu'elles s'en faisaient à l'avance dans leur lit de mousseline, au cours d'insomnies angéliques. Cette poupée-là serait vraiment pour elles une personne, et ferait davantage partie de la famille. Qu'y aurait-il d'extravagant à ce que même on la commandât, sur renseignements précis et indications, portraits et photographies: «Je veux, monsieur, vous entendez bien? prescrirait l'enfant au marchand, une poupée qui ait le nez de papa,... comme ceci, vous voyez?... les yeux bleus de maman, les bonnes joues de ma grand-mère et l'oreille de mon oncle Edouard, qui est très bien faite.»

De même, je ne verrais aucun inconvénient à ce que, grâce à la prévoyance de Poulbot, nos mignonnes puissent se payer un garçon si le coeur leur en disait, au lieu d'une fille. La poupée-garçon réclame sa place au soleil. Bien des mères, qui n'en sont pas moins pour cela d'excellentes natures, ont une faiblesse marquée pour les garçons, et c'est toujours un fils qu'elles attendent des promesses que leur soumet l'avenir... Or il est bien évident que ces épouses qui avaient la vocation du garçon dès leur jeune âge ont dû beaucoup souffrir autrefois d'être obligées de ne porter leurs soins et leur sollicitude que sur des poupées d'un sexe qui leur déplaisait. Voilà donc aujourd'hui la petite fille bien heureuse, et, privilégiée, puisqu'il lui sera permis d'avoir, à son gré, les enfants qu'elle voudra, et tels de visage et de conformation qu'elle en ressentira l'impatience. Pareillement je ne serais pas étonné que les petits garçons, apercevant leurs soeurs si bien loties, ne se missent de leur côté à s'éprendre des poupées-femelles que celles-ci dédaigneront. Il n'est pas rare que les petits hommes se plaisent, autant et plus que les petites femmes, au jeu si captivant de la poupée. Ils ne peuvent qu'y profiter. Ils y apprendront la gentillesse paternelle, la courtoisie, les doux égards que méritent souvent la faiblesse et la sensibilité féminine, si délicate, si difficile...

A moins... ce qui, après tout, pourrait bien arriver, que les poupées de Poulbot, les Poulbottes charmantes, pittoresques, et d'un art soigné, plus soucieuses d'humaine vraisemblance, n'inquiètent les enfants et ne les déconcertent, ne leur parlent pas autant que la drôle de petite horreur naïve et à peine dégrossie à laquelle leur préférence un peu sauvage n'a trouvé jusqu'ici que d'irrésistibles attraits. Notre inventeur, audacieux et fin, j'en ai la certitude, aura la sagesse de, ne pas dépasser la mesure et de ne pas prétendre trop bien faire. Consentant à des sacrifices héroïques, indispensables, il n'ira pas jusqu'au bout de sa truculence et de sa recherche, et laissera aux petits jouets humains sortis de ses doigts exigeants ce style fruste et populaire, cette grâce d'irréel et d'inachevé, ce cachet de comique à moitié barbare par quoi se reconnaît et veut se distinguer et s'imposer la poupée, la poupée qui doit être une interprétation, une évocation divertissante et à demi déformée de la vie, non une copie serrée, ni un trompe-l'oeil et un trompe-mains... Car, en ce cas, ce serait un jouet surprenant et délicieux, mais pour ces grandes personnes d'enfants qui ne les cassent pas, qui les rangent dans des vitrines, et qui s'appellent: les parents.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

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